Une partie des éleveurs s’inquiète face à des prairies brûlées par l’été. Faut-il se lancer dans un sursemis de prairie après la sécheresse ? Réponses avec Vladimir Goutiers, chercheur au sein de l’Inrae, spécialiste des prairies temporaires qu’il suit chez plus de 500 éleveurs en France.
Faut-il que les éleveurs réalisent un sursemis après les canicules de l’été 2026 ?
Vladimir Goutiers: « Les éleveurs ont souvent le réflexe d’urgence de vouloir resemer immédiatement après une canicule ou si une prairie peine au cours de sa première année. Or, les prairies ont une très grande capacité de résilience dès qu’il repleut. En faisant des visites de terrain, on se rend compte bien souvent que le sursemis a été fait pour pas grand-chose, car la prairie de départ redémarre d’elle-même.
Si le sol est nu à plus de 50 %, le sursemis peut se justifier. Sinon, la prairie se remettra en place seule dans la majorité des cas. Laissez passer l’automne et l’hiver. Au printemps, faites le point sur ce qui a réellement disparu dans la prairie. »
Qu’est-ce qui s’est passé pour les plantes lors de ces épisodes ?
« Il y a plusieurs stratégies chez les plantes fourragères en cas de canicule. Il y a des plantes qui résistent comme le dactyle, la fétuque élevée, la luzerne. Elles ont un zéro de végétation élevé et continuent de pousser malgré de fortes températures. Cette année, elles n’ont pas forcément brûlé, mais elles sont restées « bloquées » (aspect flétri, vert-jaune).
De l’autre côté du spectre, il y a les plantes plus océaniques comme le ray-grass anglais, le trèfle blanc. Elles ont un zéro de végétation plus bas. Au-delà de 25 °C en moyenne, le ray-grass anglais cesse de pousser. Pour se protéger du sec et limiter l’évaporation, ces plantes « brûlent » leur partie aérienne. C’est une stratégie d’évitement : la partie aérienne est sèche, mais le système racinaire reste vivant et garde ses réserves.
Dès que des pluies conséquentes arrivent à l’automne, la végétation repart. »
Les éleveurs pointent le prix des semences fourragères.
« Tout est relatif ! Oui, les semences ont un coût, qui va certainement croître, car la production de semences fourragères a aussi souffert cet été. Mais ces coûts sont à mettre en regard de ce que coûte une tonne d’orge ou une tonne de foin aujourd’hui, en raison des tensions sur le marché. Si une prairie bien implantée vous fait économiser des achats de nourriture sur 5 ans, l’investissement est largement amorti.
On a tendance à l’oublier, mais ce qui coûte le plus cher, ce ne sont pas toujours les semences, ce sont les passages de matériel, le GNR associé, l’usure, le temps de travail. »
Quel est le prix de la mécanisation dans ces opérations de sursemis de prairie ?
« Pour une implantation complète, sur sol nu, j’estime que le mélange de semences coûte entre 250 € et 400 € / ha selon la technicité. Les charges de mécanisation, qui comprennent le travail du sol, le semis et le passage d’un rouleau, s’élèvent à environ 150 € à 200 € / ha… voire plus avec la hausse des prix des carburants.
Au total, pour l’implantation d’une prairie : comptez entre 400 € et 500 € par hectare, au bas mot. La mécanisation représente environ 40 % de l’investissement total.
Et en cas de sursemis, plus vous renouvelez fréquemment vos prairies, ou plus vous ratez vos sursemis, qui sont des opérations risquées, plus vous multipliez ces frais mécaniques, et éventuellement les frais d’achat de semences. Il faut donc bien peser le pour et le contre. »
Que conseilleriez-vous à un éleveur qui doit nourrir son troupeau d’urgence ?
« Cet éleveur aura déjà certainement entamé ses stocks d’hiver dès le mois d’août, comme dans les Pyrénées ou le Massif central où les estives ont grillé prématurément. Ce n’est pas avec un sursemis d’automne qu’il fera du stock en grange pour cet hiver. C’est trop tard en saison.
La solution, c’est de valoriser la biomasse sur pied au pâturage (repousses, couverts, arrangements avec des céréaliers pour pâturer des dérobées ou des maïs dégradés).
Il peut éventuellement envisager une implantation rapide sur sol travaillé : mettre des espèces à pousse ultra-rapide (Ray-grass d’Italie, trèfle incarnat, colza fourrager) pour faire du pâturage d’automne/début d’hiver et repousser le retour en bâtiment. »
Quid des cultures dérobées ?
« C’est un outil tactique, mais il faut être prudent. La dérobée la plus rentable consiste à semer à la volée, par exemple du ray-grass et un colza fourrager, directement lors du déchaumage des céréales d’été. En couplant le semis à une opération déjà prévue, la charge de mécanisation est presque nulle.
Mais attention, globalement, aux limites des systèmes basés sur les cultures annuelles. Les études technico-économiques montrent que les éleveurs qui multiplient les cultures annuelles (ex : maïs suivi d’un sorgho puis d’une dérobée) ont souvent les résultats économiques les plus faibles et le moins de temps libre. Les frais répétés de mécanisation, de semences et de travail du sol plombent la rentabilité globale. »
Et quand il s’agit de restaurer une prairie dégradée ?
« S’il s’agit d’une prairie « en fin de vie » que l’on souhaite prolonger d’un ou deux ans, il faut viser des semences très peu chères à implantation rapide, comme le ray-grass d’Italie, ou hybride, des trèfles annuels). L’investissement total (semences + mécanisation) ne doit pas dépasser 200 €/ha.
S’il s’agit d’une prairie que l’on souhaite conserver, il faut poser le bon diagnostic : qu’est-ce qui manque ? Des graminées ou des légumineuses ?
Si ce sont les graminées qui manquent, on peut envisager un sursemis d’automne en privilégiant les espèces à levée rapide (Ray-grass anglais, Ray-grass hybride) et éventuellement le trèfle blanc si vous voulez une légumineuse. Les autres (luzerne, sainfoin, trèfle violet) s’implantent mal à l’automne, car elles ont besoin de jours longs et d’un sol chaud.
Si ce sont surtout les légumineuses qui manquent, envisager plutôt un sursemis de printemps (très tôt) : c’est la période idéale pour réintroduire des légumineuses, comme la luzerne, le trèfle violet, le trèfle blanc grand/géant) ou des dicotylédones (chicorée, plantain).
Par contre, attention aux espèces lentes. Mettre du dactyle ou de la fétuque en sursemis fonctionne très mal. Leur vitesse d’implantation est trop lente par rapport à la compétition déjà installée. Si vous voulez remettre ces espèces de fonds, il vaut mieux remettre les compteurs à zéro, avec un retournement et ressemis complet. »
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