Crise sanitaire: La demande de viande ne déconfine pas le revenu des éleveurs

Garder les vaches à la ferme, "ça ne nous fait pas rire": comme d'autres éleveurs bovins, Delphine a entamé un bras de fer avec industriels et distributeurs accusés de ne pas payer le juste prix, alors que la demande de viande flambe depuis le confinement.

La demande de viande augmente, le prix d'achat auprès des éleveurs reste le même...

Mi-avril, la Fédération nationale bovine (FNB), émanation de la FNSEA, a appelé ses adhérents à « retenir leurs animaux en ferme » et à tarir le flux d’approvisionnement des abattoirs. Leur objectif, forcer l’aval de la filière à payer le prix de la viande qui couvre le coût de production.

« Si c’est le seul moyen, on le fera », explique, déterminée, Delphine Freyssinier, depuis les monts du Cantal, où elle élève 95 vaches de race Salers.

Six d’entre elles pourraient partir à l’abattoir, mais demeurent dans son exploitation. La décision est difficile: sa trésorerie est sous tension après deux années de sécheresse.

« C’est la troisième année où je n’ai pas de revenu par l’exploitation », explique-t-elle.

« La période de confinement met encore plus en lumière le dysfonctionnement de cette filière et le fait que la variable d’ajustement reste le petit producteur », affirme Bruno Dufayet, président de la FNB.

Pointant « l’opacité » de la filière aval, il renvoie dos à dos transformateurs et distributeurs: « on sait juste que nos prix ont baissé. Suivant les catégories, ça va de 7 à 14 centimes, depuis le confinement, alors que la consommation est bonne ».

Résultat, selon la fédération, le prix payé au kilo de carcasse est inférieur de 1,33 euro aux coûts de production des éleveurs, qui perdent plusieurs centaines d’euros par bête, contrairement à ce que prévoit la loi Alimentation.

Par cette action, la FNB souhaite aussi interpeller le ministère de l’Agriculture auquel elle demande d’instaurer un prix minimum payé aux éleveurs, pour y remédier.

« Nous ne sommes pas dans une économie administrée », rétorque-t-on dans l’entourage du ministre Didier Guillaume.

2.000 éleveurs en moins l’an dernier

« Par rapport à l’an dernier, on est à +30% d’achats de steaks hachés en frais et +60% en congelé » en supermarché, indique Nicolas Lassalle, qui avec son fils, élève quelque 400 vaches gasconnes, en haute montagne, à la frontière du Tarn et de l’Aude.

Plus facile à stocker, notamment, le steak haché « se vend, ça c’est clair. C’est les morceaux dans la restauration (fermée pour endiguer la contagion, ndlr), entrecôtes, faux-filet, qui n’arrivent plus à être vendus », souligne Michel Le Goff, délégué syndical central CGT du groupe d’abattage Bigard, qui pointe un « déséquilibre » et affirme que la distribution « ne joue pas le jeu ».

« Du fait de son approvisionnement de l’ordre de 90 à 95% origine France, la distribution a acheté plus de viande de boeuf à la filière, et donc aux éleveurs, depuis le début de la crise », met en avant la fédération du commerce et de la distribution (FCD), éludant la question du prix.

« Le cinquième quartier, les abats, les cuirs, ce n’est plus valorisé, avec la crise », indique M. Lassalle, pour qui cela explique aussi cette baisse.

« Il ne faut pas se leurrer, les cotations sont faites par les grands abatteurs, entre autres Bigard, qui détient 50, voire 60% des abattages en France, et fait la pluie et le beau temps », déplore l’éleveur.

Contactée par l’AFP, la direction de Bigard n’a pas donné suite.

Pour obtenir une meilleure répartition de la valeur, objectif des états généraux de l’alimentation tenus au début du quinquennat d’Emmanuel Macron, « les filières doivent se regrouper et imposer leurs coûts de production comme prix de base des négociations commerciales », fait valoir le ministère, pour qui « les éleveurs bovins ont fait ce travail de définition de coûts de production » mais pas celui du regroupement pour « peser dans les négociations commerciales ».

Dans cette bataille pour retenir les bêtes, la Confédération paysanne s’est ralliée, chose très rare, à la FNSEA et aux JA.

Ce front commun pèsera-t-il suffisamment ? « Les abatteurs ont besoin d’animaux et les animaux commencent à se faire rare », affirme M. Lassalle.

En cas de défaite, il craint comme d’autres, de voir se poursuivre la décapitalisation du cheptel français.

Selon la FNB, la France a perdu 2.000 élevages en 2019.

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