Après 1918, la fin d’un monde paysan

AFP
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Après 1918, le monde paysan "ne sera plus jamais comme avant", non seulement il lui faudra panser ses plaies, relancer l'agriculture pour nourrir le pays, mais aussi "prendre conscience que certaines évolutions sont indispensables", souligne l'universitaire.

02/11/2018 - 09:00

Les paysans, majoritaires dans la société française du début du XXe siècle, ont payé un lourd tribut au premier conflit mondial: près de 50% des pertes militaires proviennent du monde rural. Une saignée dans les campagnes.

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« Le sacrifice des paysans à l’effort de guerre fut immense, car ils ont majoritairement combattu comme fantassins en première ligne », écrit l’historien Eric Alary dans l’ouvrage « L’histoire des paysans français » paru en 2016 (Perrin).

Après 1918, le monde paysan « ne sera plus jamais comme avant », non seulement il lui faudra panser ses plaies, relancer l’agriculture pour nourrir le pays, mais aussi « prendre conscience que certaines évolutions sont indispensables », souligne l’universitaire.

Les ravages humains s’ajoutent aux destructions matérielles: plus de trois millions d’hectares de terres agricoles sont détruits dans les combats, rappelle Dominique Kalifa, enseignant à Paris 1 Pantheon-Sorbonne, dans « 1918, la paix inachevée » paru en octobre 2018 dans la revue Histoire et civilisations.

Dans le nord et l’est, la terre porte longtemps les cicatrices de la bataille: trous d’obus, cratères, tranchées béantes.

Avec la pollution des sols provoquée par des tonnes de métal et de ferraille, des produits toxiques, ou des cadavres pourrissants, M. Kalifa estime à 1.200 km2 les « zones rouges » déclarées impropres à l’agriculture dans ces régions.

Féminisation

Or, le pays a faim, en sortant de quatre ans de privations, de taxations imposées sur les principales productions (sur le blé en 1915, sur les pommes de terre, les légumes secs, le lait, le beurre en 1916) et de réquisitions de produits agricoles, surtout dans les zones frontalières.

En revenant à la ferme, les « gueules cassées » de 14-18, retrouvent leurs femmes ou leurs mères, qui en leur absence ont fait fonctionner la maisonnée, nourri le bétail, organisé les productions agricoles et vendu les récoltes pendant quatre ans.

Selon l' »Histoire de la France rurale », ouvrage dirigé par Georges Duby et Armand Wallon, un tiers des familles agricoles sont alors dirigées par une femme du fait de la mobilisation au front des hommes de 20 à 45 ans.

Le roman d’Ernest Perochon « Les gardiennes », paru en 1924 et adapté au cinéma en 2017, rendra hommage au rôle crucial des femmes pour nourrir le pays en guerre.

Ce qui aura un effet très important sur la démographie agricole: entre 1906 et 1921, la population active féminine dans l’agriculture s’accroît de 20%, soit 600.000 femmes supplémentaires impliquées dans la gestion des fermes, souligne Eric Alary.

Un autre changement majeur portera sur la forte réduction du nombre d’exploitations (-30% entre 1892 et 1929), la quasi-disparition des exploitations de moins d’un hectare, la croissance des exploitations de taille moyenne, et la réduction continue de l’importance des grands domaines terriens d’avant guerre.

Lenteur de la modernisation

Mais la modernisation, via l’accès à la mécanisation et aux engrais industriels, sera très lente, malgré une intense propagande de l’entreprise Les Potasses d’Alsace, revenue dans le giron français, pour inciter les cultivateurs à mieux utiliser les engrais chimiques.

Les paysans français ont moins recours aux engrais potassiques que leurs voisins allemands, néerlandais et belges, note Eric Alary.

Contrairement aux pays voisins, l’agriculture française, conservatrice, reste attachée à ses traditions, et aux petits propriétaires, les grands remembrements fonciers étant repoussés aux années 60 et 70.

Après la guerre, c’est sans doute au moins trois millions d’hectares que les paysans français laissent encore au repos (jachère), ce qui témoigne selon Georges Duby « de la lenteur avec laquelles l’agriculture française abandonne les pratiques culturales traditionnelles pour utiliser les moyens modernes de reconstitution de la fertilité des sols ».

Sur le plan politique et social, le 30 juin 1919, le congrès de l’agriculture française ne parviendra pas à réunir les deux grandes institutions représentatives: la Société des agriculteurs de France, qui rassemble plutôt de grands propriétaires classée à droite, et la Société nationale d’encouragement à l’agriculture, plus radicale, fondée avec Léon Gambetta et les républicains, insistant sur les nécessités d’accès à la terre pour tous, la création de coopératives, de mutuelles et de caisses de crédit.

La restructuration d’une profession décapitée par le conflit, est néanmoins lancée. Tous les grands organismes, encore existants aujourd’hui, apparaissent dans l’immédiat après-guerre. L’Office national du Crédit Agricole naît en 1920. L’Institut national de la recherche agronomique (INRA) est créé en 1921, ainsi que la puissante coopérative des planteurs de betterave. En 1924, arrivent la coopérative des producteurs de blé et les chambres d’agriculture.

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