Pascal Raphaël, démineur de conflits

Un grand bonjour, puis souvent un trait d’humour. C’est la façon de Pascal Raphaël, animateur d’origine martiniquaise à la fédération des cuma de Haute-Vienne, d’appréhender les groupes d’agriculteurs. Avant de répondre à leurs questions juridique ou réglementaire, et surtout créer du dialogue.

Rencontre avec Pascal Raphaël, animateur cuma.

Pas facile de s’engueuler avec Pascal ! Un rire communicatif, et parfois désarmant, un clin d’œil malicieux et une réplique bien sentie suffisent à tempérer l’ardeur des propos les plus belliqueux. L’animateur venu de Martinique en France sait désamorcer les tensions, mieux qu’un diplomate onusien. Même dans les cuma en zone de conflit. Sa longue expérience de 18 ans dans le réseau cuma, sa formation de juriste suivie à l’Ihedrea et surtout, sa propension à trouver les mots justes pour atténuer l’amertume des uns ou des autres, permettent bien souvent de trouver des issues heureuses aux groupes en difficulté.

«Chez nous, dans ma famille, on mettait un point d’honneur à bien parler français, synonyme d’intégration», explique l’animateur. Dans la pratique de son métier, cette maîtrise de la langue et cette facilité de parole se révèlent bien utiles lorsqu’il agit d’ouvrir la discussion collective et sortir des impasses. Il a résumé son savoir-faire en matière de gestion de conflit dans un diaporama pédagogique où il analyse les différentes causes de zizanies dans les groupes, les moyens de les surmonter et surtout, en amont, de les éviter. Un conflit, selon l’intéressé, «peut être de nature multiple, constructeur ou destructeur, d’autorité ou de pouvoir, déclaré ou latent, larvé ou refoulé…» Une chose est sûre: «Mieux vaut prévenir les problèmes, on dépense moins d’énergie!» Pour résoudre les oppositions, il préfère généralement laisser du temps au temps, de manière à laisser refroidir les tensions.

Le Limousin, mon Australie

Né en Martinique en 1969 et arrivé en métropole à l’âge de 6 ans, Pascal Raphaël est retourné au pays à 15 ans pour enclencher des études agricoles. Son inclinaison vers les métiers de la terre et de la nature est héritée d’un oncle maraîcher chez lequel il bossait de temps à autre. Chemin inverse à 20 ans: il regagne la métropole pour poursuivre ses études supérieures après son Bta. Puis, après une année passée au Cnasea à Paris, il migre en 1997 dans le Limousin. «Le Limousin, c’était un peu mon Australie», plaisante-t-il. L’air y est un peu frisquet l’hiver mais les paysages, superbes. Cette région vallonnée et rurale demeure encore secrète pour un grand nombre. Elle ne l’est plus du tout pour Pascal qui l’a longuement sillonnée de long et en large, en tant que salarié de la Frcuma Limousin. Il découvre, à cette occasion, une forme collective d’organisation agricole qui le convainc. «La cuma, c’est le meilleur outil de développement qui soit, cela favorise les échanges entre les fermes, les agriculteurs font en quelque sorte de l’espionnage positif», ponctue-t-il avec son sens habituel de la formule. En 2001, il se concentre sur le département de Haute-Vienne en devenant animateur de la fédération départementale des cuma.

Minorité visible

Personne ne s’émeut vraiment de voir ce grand black débouler dans les cuma du Limousin. Ni les agriculteurs simples adhérents ou responsables, ni les collègues du réseau cuma ou les conseillers agricoles à la chambre d’agriculture de Limoges, ni l’administration. Il lui semble avoir un peu moins le droit que d’autres à l’erreur, lui qui n’est, ni fils d’agriculteur, ni vraiment originaire du coin. Ce dernier point étant difficilement contestable compte-tenu de son physique… Il s’amuse d’ailleurs de cette situation en se déclarant volontiers «seul représentant de la minorité visible» dans les assemblées d’agriculteurs. En fait, il n’a pratiquement jamais eu à souffrir d’un comportement équivoque lié à sa couleur de peau. «La seule fois où j’ai été confronté à une réaction teintée de racisme, c’était lorsque j’étais jeune animateur à la frcuma Limousin, en charge de la mise à jour des statuts de cuma. Lorsqu’on a abordé la question de la circonscription territoriale, un adhérent m’a tancé en disant qu’on était en France ‘ici’, ce à quoi je lui ai répondu que j’étais aussi Français que lui…» Dans la ville de Limoges, il n’a pas non plus essuyé de remarques désobligeantes, contrôle au faciès ou refus d’entrée en boîte de nuit. Ce genre de comportements qui exacerbent les tensions et favorisent les communautarismes.

Un monde agricole «ouvert»

En contrepoint des idées reçues, son expérience lui fait dire que le milieu agricole n’est pas plus hostile que les autres secteurs aux différences, qu’il n’est pas recroquevillé sur lui-même. «C’est d’autant plus vrai dans le réseau cuma, où je rencontre des gens ouverts d’esprit, de jeunes présidents», souligne-t-il. Cette tolérance aux autres se vérifie en Limousin, où la tradition d’accueil est ancienne. Des migrants agricoles de l’Ouest ont pris racine dans la région dans les années 60. Des Belges, des Hollandais, des Britanniques, ont repris aussi des fermes et bien souvent ont redonné du «peps» à la dynamique agricole. Plus récemment, un Guadeloupéen a épousé une exploitante de Haute-Vienne et est devenu lui-même agriculteur. Puis, dans la suite logique des choses, il a pris des responsabilités dans la cuma locale. Dans ce groupe-là au moins, Pascal ne pourra donc plus dire qu’il est le seul représentant de la minorité visible.

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