« Est-ce que le fait d’être en en coopérative ou en cuma, de s’organiser collectivement entre agriculteurs, a un impact sur la santé ? » a interrogé le psychologue du travail Emmanuel Poussard lors de l’Assemblée générale de la fédération des cuma Gers – Hautes Pyrénées. Il répond et revient sur la santé mentale de l’agriculteur dans un collectif.
Santé mentale de l’agriculteur : le collectif est-il un remède ou un poids ?
« C’est bien, parce qu’on travaille ensemble, mais l’inconvénient, c’est qu’on travaille ensemble ». Cette phrase d’une adhérente, citée par le chercheur, résume l’ambivalence vécue sur le terrain. Si l’objectif économique de partage des coûts reste la porte d’entrée, c’est la qualité des relations humaines qui détermine la santé du groupe et de ses membres, a-t-il rappelé.
À noter : Emmanuel Poussard a réalisé des entretiens avec les responsables et adhérents de la cuma gersoise d’Aussos, mais aussi de deux autres cuma et d’un groupe de maraîchers, dans le cadre d’un travail de recherche sur l’organisation collective du travail agricole et la santé mentale. Ces recherches ont été menées pour le Laboratoire d’étude et de recherche sur l’économie, les politiques et les systèmes sociaux (Lereps, intégré à Sciences Po Toulouse). Ce travail a été spécifiquement financé par la MSA.
Passer du travail collectif au « collectif de travail »
Emmanuel Poussard a d’abord posé une distinction essentielle pour les participants. Il y a le « travail collectif » (se répartir les tâches, partager un outil) et le « collectif de travail » (la confiance, l’harmonie, la coopération). Ce dernier ne se décrète pas à la création des statuts, il se construit.
Les membres de la cuma d’Aussos (Gers), qui ont participé à l’enquête, en ont témoigné. Jean-Luc Bajon, responsable historique, a souligné la difficulté du renouvellement des générations. Mais aussi tout l’intérêt du travail avec Emmanuel Poussard, qui a permis d’interroger les critères « naturels » pour faire émerger de nouveaux repsonsables.

La table-ronde avec Emmanuel Poussard, des adhérents et responsables de la cuma d’Aussos (32). (© Entraid Médias)
Autre interrogations particulièrement intéressants, soulevées par Loïc N’Guyen, adhérent non-issu du milieu agricole: comment transmettre non seulement les clés du hangar, mais aussi l’implicite, les relations, le respect acquis ? Pour lui, la cuma a été un lieu d’accueil vital pour apprendre à ne pas « casser le matériel », mais il s’interroge : faut-il intégrer tout le monde à la cuma? Les nouveaux adhérents auront-ils envie d’apploquer les mêmes règles que leurs prédecesseurs?
Crever l’abcès : règles et argent
Les échanges avec la salle ont mis en lumière les frictions quotidiennes. Deux visions s’opposent souvent :
- ceux qui ont « l’esprit cuma » (convivialité, engagement)
- ceux qui adoptent une posture de « consommateurs » de services.
Pour que le collectif tienne, il faut des règles claires, et parfois oser la sanction.
Un exemple parlant a été cité : face à des problèmes de propreté sur un télescopique, une cuma a instauré une amende de 100 €. Résultat ? La machine est revenue propre. Autre sujet tabou abordé sans détour : les impayés. Plusieurs responsables ont partagé leur désarroi face aux dettes d’adhérents, souvent des voisins ou amis en difficulté.
La conclusion est unanime : laisser traîner pourrit l’ambiance. Il faut « prendre son bâton de pèlerin », aller voir la personne et communiquer avant que la situation ne devienne ingérable.
L’ordonnance « cuma et santé », pour une bonne hygiène de vie
Si l’entraide est vue comme un levier puissant pour la santé mentale. « Quand tu passes une semaine tout seul à ramasser les bottes ou quand tu le fais en deux jours avec quelqu’un, ça n’a rien à voir ». Elle reste difficile à mettre en œuvre. La peur de déranger, la honte de ne pas y arriver seul ou la difficulté à rendre la pareille freinent les initiatives.
En conclusion, Emmanuel Poussard a filé une métaphore parlante : le collectif, c’est comme le matériel agricole. « Il faut pouvoir l’entretenir. Si on ne fait rien, ça casse ». Cet entretien passe par des temps dédiés à la discussion (et pas seulement aux aspects techniques), des moments de convivialité, et parfois l’appui d’un tiers extérieur pour dépasser les conflits.
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