Viande bovine, l’agrobusiness brésilien

Elevages
viande bovine au Brésil agrobusiness

Le bœuf brésilien, une filière emblématique.

14/11/2018 - 10:00

Le Brésil est le deuxième producteur mondial de viande bovine. Il en est aussi l’un des deux premiers exportateurs en volume. Cette filière est emblématique d’une agriculture qui continue de gagner des espaces et dispose d’arguments pour conquérir encore des parts du marché mondial. Tour d’horizon en deux parties de l’agrobusiness brésilien.

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« Bœuf, balle, bible », Bancada B.B.B, c’est ainsi que se nomme le groupe parlementaire qui a soutenu le candidat Jair Bolsonaro, désormais à la tête du Brésil. Ce mouvement, que l’on qualifierait d’extrême droite en Europe, a un fort soutien au sein des évangélistes (29 % de la population brésilienne se déclarent d’un courant de ce type), d’où la référence biblique. Mais aussi d’une partie des classes moyennes qui veut un retour à l’ordre dans un pays qui compte chaque année plus de 60 000 homicides (« Balle » fait référence à la police militaire, omniprésente, voire de l’armée à qui a été délégué le maintien de l’ordre à Rio de Janeiro). Et « Bœuf » représente le secteur de l’agrobusiness.

Emblématique de l’agrobusiness brésilien

Pourtant le secteur de la viande bovine n’est pas le premier secteur agro-industriel brésilien. Les exportations de viande bovine (7 % des recettes d’exportation des denrées agro-industrielles) restent bien inférieures à celles de soja, de sucre et d’éthanol, voire de porc. Cependant, le secteur reste emblématique pour beaucoup de Brésiliens, et notamment pour l’oligarchie qui détient l’essentiel des entreprises agro-exportatrices brésiliennes. Ils ont tous ou presque des fazendas élevant du bétail. On ne compte plus les telenovelas dont les Brésiliens sont grands amateurs et exportateurs, qui mettent en scène ces fermes bovines (comme « O rei do gado »).

Viande bovine au Brésil abattoir

Les perspectives pour la consommation intérieure de viande bovine au Brésil ne sont pas très favorables.

Le Brésil est le 2e producteur mondial de cette viande (derrière les États-Unis), avec près de 8,75 millions de tonnes équivalent carcasse (téc) en 2017. L’an passé, il était aussi le 2e exportateur mondial en volume, avec 1,68 million de téc, juste derrière l’Inde. D’après les premières estimations pour 2018, la filière brésilienne devrait regagner sa place de leader en 2018, dépassant 2 millions de téc. L’Argentine fait encore pâle figure en comparaison, avec 350 000 téc estimées en 2018, derrière l’Uruguay (0,4 Mtéc) et le Paraguay (0,35 Mtéc).

L’élevage bovin brésilien est très disparate. Implanté de longue date dans les états du sud, notamment dans la pampa du Rio Grande do Sul, où les bovins sont de races européennes (Angus et Hereford). Cet élevage est aussi très structuré dans les états côtiers du sud-est, de climat tropical et proches de la consommation des mégalopoles industrielles (états de São Paulo et du Minas Gerais surtout). C’est aussi à São Paulo que sont installées les principales firmes transformatrices de viande, leaders mondiaux du secteur (JBS, Marfrig et Brasil Food). Le Minais Gerais est le cœur de la génétique zébuline (et le siège de sa société de race ABCZ), avec des taureaux qui se vendent parfois plus cher que les meilleurs yearlings à Deauville !

Le zébu à la conquête du Nord-Ouest

Mais ce qui a permis la fabuleuse expansion de l’élevage bovin depuis 50 ans est la progression vers l’ouest et le nord du pays. Le zébu est le fer de lance de cette conquête, du Cerrado (savane arborée) de la plaine centrale d’abord, puis de l’Amazonie. Dans les espaces colonisés de longue date du Plateau Central (Goias, Mato Grosso, Tocantins…) et bien desservis par les routes, les cultures plus rentables (soja, maïs, canne à sucre, fruits…), tendent à repousser les pâturages toujours plus à l’ouest et au nord.

Dans les zones de forêt dense, au sol souvent mince et acide, les surfaces défrichées sont mises en culture durant quelques années puis l’enclosure en pâturages prend le relais une fois la fertilité naturelle épuisée. Ce défrichement se poursuit encore aujourd’hui malgré les déclarations vertueuses de la filière viande et du gouvernement brésilien, qui affirment vouloir adopter des techniques plus respectueuses de la forêt et de la biodiversité. On ne compte plus les rapports d’ONG environnementalistes (WWF, Amis de la Terre, Greenpeace…) dénonçant le rôle de l’élevage bovin dans la déforestation amazonienne.

Le Code Forestier, limitant légalement le défrichement (mais peu respecté), a été révisé à la baisse en 2012 (avec des amnisties massives des défrichements illégaux). Du coup, le taux de déforestation annuelle constaté par satellite, qui avait diminué dans les années 2005 à 2012, est fortement reparti à la hausse. Ces deux dernières années, 15 000 km2 (1,5 million d’hectares) de forêts amazoniennes ont encore disparu au Brésil.

Pourtant, la « licence environnementale » (assurant le respect de la législation et d’abord le cadastrage des terres qui reste une exception en Amazonie) serait désormais obligatoire pour que les éleveurs puissent valoriser leur viande dans les abattoirs agréés à l’exportation.

En outre, la recherche-développement (notamment de l’entreprise publique EMBRAPA) montre qu’il existe des solutions pour intensifier la gestion des pâtures comme les techniques d’intégration agriculture-élevage, d’agroforesterie, de rénovation des pâtures dégradées (estimées à près de 250 millions d’hectares). Mais tous ces changements nécessitent des investissements et sont plus coûteux que la conquête de nouveaux pâturages par défriche-brûlis.

Viande bovine au Brésil : prix du boeuf entrée abattoir

Source : GEB - Institut de l’Elevage selon CEPEA et BCE

Un élevage low cost mais peu productif

Du coup, les performances techniques de l’élevage bovin naisseur restent très modestes à l’échelle du pays, avec un chargement qui ne dépasse pas 0,8 UGB en moyenne, des intervalles entre vêlages de 21 mois… L’engraissement à l’herbe est encore majoritaire et les GMQ moyens y sont de 0,5 kg/jour : les bouvillons et les génisses sont souvent finis à plus de 4 ans et à des poids pourtant modestes (cible : 300 kg pour les mâles). Mais cette production très extensive se fait aussi à bas coût. Les prix des bovins brésiliens à l’entrée en abattoir sont pratiquement toujours parmi les moins chers au monde.

D’abord pour le consommateur brésilien…

Il existe néanmoins des systèmes plus intensifs, à base de génétique croisée Nelore/races continentales (Charolais, Limousin, Blond, Piémontais…), de prairies plus productives avec souvent une finition en feed-lots dans le sud-est du pays. Ces systèmes-là sortent des animaux beaucoup plus jeunes pour une clientèle haut de gamme, notamment dans les churrascarias (rotisseries) des mégalopoles. Cette production améliorée est souvent faite sous contrat par les grands groupes d’abattage-découpe, Marfrig étant plutôt le leader en la matière.

Le premier débouché de la viande bovine brésilienne est le marché intérieur. Il en absorbe près de 80 %. Mais ce marché subit les soubresauts de la crise économique et sociale : le PIB a reculé de 7 % en 2015 et 2016. Le rebond est encore modeste (+1 % en 2017, +2,5 % attendus en 2018) et loin de compenser la baisse précédente, surtout face à une croissance démographique dépassant +0,8 % l’an. Dans ce contexte, le taux de pauvreté est reparti fortement à la hausse. L’IBGE, l’institut brésilien de statistiques, estime à 50 millions le nombre de Brésiliens vivant sous le seuil de pauvreté, soit un habitant sur 4. Ce taux a augmenté de 11 % en 2017. On est loin des années Lula où 30 millions de Brésiliens étaient sortis de la pauvreté grâce au plan « Faim Zéro ».

Le Brésil est surtout un pays extraordinairement inégalitaire. Selon un récent rapport d’OXFAM, les 6 plus riches Brésiliens détiennent autant de richesses que les 100 millions les plus pauvres. Mesurée par l’indice de GINI, cette inégalité est parmi les plus élevées au monde.


La suite de cet article mercredi 28 novembre, Viande bovine : le Brésil à la conquête du monde.

Pour aller plus loin, à lire en ligne :

Formation par Idele et Agrilys sur la filière du zébu brésilien

Numéro complet ‘Sommet de l’Elevage’

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Par Philippe Chotteau, chef du département économie IDELE (GEB), et Baptiste Buczinski, chargé de la veille sur les négociations commerciales internationales au GEB-IDELE
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