2050 : écrans virtuels, bottes et bêche, le quotidien du maïsiculteur

Cultures
L'agriculture au futur, de la botte à l'écran virtuel

Le futur des exploitants se dessine entre écrans et parcelles. Cette casquette a déjà été inventée par Savoye…

14/11/2018 - 15:38

Les amoureux des machines vont devoir se faire une raison : le futur des exploitants agricoles ne se dessine pas dans la cabine du tracteur, mais plutôt entre écrans et parcelles. Les décideurs de demain s’appuieront sur une myriade de capteurs, de données et des compétences poussées. Mais ils vont certainement devoir se battre pour garder leur autonomie.

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Franck s’équipe comme tous les matins pour son « tour de plaine », après avoir vérifié l’état sanitaire de ses canards et les avoir nourris dans le manège, soutenu dans chacun de ses gestes par son fauteuil avec exosquelette. Plus besoin de les gaver aujourd’hui, il travaille sur une race qui se déplace sur des parcours boisés, sélectionnée pour développer un foie gras naturellement.

Il enfourche son hydro-moto (moto à hydrogène) avec comme seul bagage son sac à dos. Dedans, une gourde, une petite bêche télescopique, un kit d’analyse des sols et de leur microfaune, une trousse d’urgence munie de doses anti-venin.

agriculture au futur exosquelette

Les exosquelettes constituent une piste sérieuse pour aider les agriculteurs et les ouvriers agricoles à effectuer les tâches répétitives qui ne peuvent être déléguées à des robots. (©Kubota)

En arrivant à la parcelle, il troque son casque contre son indispensable smart-casquette. La visière le protège bien sûr du soleil qui va taper très fort aujourd’hui, et déroule un écran virtuel devant ses yeux en cas de besoin. Alimentée par ses propres mouvements et l’énergie solaire, connectée à tous ses prestataires, elle lui permet de rester en contact avec ses collègues, de localiser toutes les machines autonomes, robots et drones qu’ils font intervenir dans ses champs et ceux des autres adhérents de la coopérative de territoire. Et aussi d’enregistrer le son ou les images dont il aurait besoin.

Plus de rangs

Il peut géolocaliser toute information et se repérer dans ses déplacements. Difficile en effet de se retrouver dans les 1 500 ha regroupés des 6 adhérents de la coopérative de territoire à laquelle il adhère, même si c’est lui qui conçoit les rotations : entre les couverts, les associations de plantes semées à équidistance et les arbres, on se perd vite. L’avantage, c’est que les trois récolteuses de la coop peuvent passer partout : si le marcheur a l’impression qu’il n’y a pas de rang, en fait il y en a partout et dans toutes les directions.

En traversant une parcelle associant maïs et haricots, il dépasse l’un des quais de rechargement de la coop. L’ombrière solaire qui le surplombe permet de faire redescendre les températures, à l’image des arbres qui parsèment les parcelles. Cette unité génère et stocke de l’énergie, fournit un relais aux réseaux internet et satellite, et des espaces qui permettent d’héberger et de recharger les drones, les récolteuses et les flottes de petits robots polyvalents.

Le réseau de quais de rechargement a été financé par l’équipementier qui fournit la prestation « robot » à la coop, au terme d’une longue négociation menée par sa voisine Laetitia.

L’équipementier a finalement intégré le capital des exploitations de la coopérative à 5 % au lieu des 12 % initialement demandés, en l’échange de certaines données recueillies par les robots pendant leur travail (types d’adventices, dates des stades, couleurs des feuilles, présence de ravageurs, humidité du sol…). Les agriculteurs ont par contre demandé un droit de regard sur l’utilisation de ces données.

En effet, certaines entreprises sont très friandes de ces informations et les achètent cher : c’est par exemple, le cas des fournisseurs de prestation phyto, auxiliaires et fertilisation intégrées. A la recherche de tous les signaux faibles sur l’émergence d’une maladie, ou d’une carence, ils vendent ensuite une prestation « clé en main » aux agriculteurs.

Les adhérents ont voté en assemblée générale la question mise à l’ordre du jour par Laetitia : OK pour la prestation phyto/auxiliaire, par contre ils souhaitent garder la main sur les données de fertilisation. Ils ont du lisier à écouler car la plupart conservent un atelier d’élevage pour sécuriser leurs revenus en cas de crise. Le canard et les viandes « made in France » ont la cote chez les riches consommateurs du Viêt-Nam et du Bangladesh, prêts à payer des prix et des taxes astronomiques.

Energie et protéines

Hormis la viande, devenue un produit de luxe, les consommateurs réclament des protéines végétales et du local. Surtout depuis les émeutes de la faim de 2027 et la fin de l’exploitation des énergies fossiles.

Les agriculteurs sont encouragés à produire intensivement en respectant l’environnement, pour irriguer les circuits locaux ou nationaux, qu’il s’agisse d’aliments, d’énergie, de matières premières pour l’industrie ou encore de données. Outre les légumineuses, le maïs a toujours une place de choix dans les rotations pour toutes ces raisons. D’ailleurs, Franck est parfois appelé par des coop plus au nord pour transmettre son expertise en maïs.

Il a parfois été appelé par de grosses unités agricoles, gérées par des investisseurs de pays « sans terres », qui sous-traitent l’intégralité des opérations culturales à des prestataires ou des agriculteurs-salariés, rapatrient les denrées chez eux pour leur propre compte ou pour les vendre au plus offrant. D’autres exploitations, pas assez capitalisées, ont intégré des pools de producteurs liés à la grande distribution : là encore, l’agriculteur est un exécutant.

Diorama New-York muséum Amérindiens

Repenser les rotations et les associations de cultures en s’inspirant de la technique « des trois sœurs » (maïs, haricot et courge), utilisée par les premiers agriculteurs d’Amérique du Sud et reprise par les Amérindiens (ici, un Diorama du Musée de New-York sur les techniques agricoles des Indiens iroquois. © NYStateMuseum)

Ce n’est pas le cas dans la coopérative dans laquelle travaille Franck. Mais cela demande à chaque adhérent d’être attentif à sa rentabilité et de se former pour rester compétitif. Ils vont chercher leurs ressources au sein du réseau des coopératives, avec des formations en faux-présentiel (l’hologramme du formateur assure la séquence au hangar de la coop, tandis qu’il se trouve au siège).

Franck se charge de l’agronomie et des écosystèmes, Diane gère le parc des machines, qu’elles appartiennent à la coop ou aux prestataires, et supervise les salariés. Laetitia assure la comptabilité, le suivi des partenariats et des prestataires. Paul est le responsable qualité, pour les process et les produits.

Olivier s’est spécialisé dans leur commercialisation tandis que son cousin, Marc, installé à quelques kilomètres, est responsable sécurité pour les aspects sanitaire, informatique et robotique. Ce dernier aspect est stratégique car la coop repose sur les serveurs qui lui permettent de stocker les données au hangar et de faire tourner les outils de veille et d’aide à la décision qui leur proposent, par exemple, des schémas de rotation, des plans d’intervention en fertilisation, etc. Ils ont embauché deux salariés en commun, dont un spécialisé en électronique, pour prendre le relais dans les élevages et à la coop, lors des récoltes et pour les vacances.

Bonus carbone

Franck prépare aujourd’hui une visite importante : le passage annuel des contrôleurs « Environnement et biodiversité ». Les agriculteurs indépendants, comme lui et tous les adhérents de la coop de cette zone, reçoivent une part de leurs revenus de manière contractuelle de la part de la collectivité territoriale, en échange d’un engagement de maintien de la qualité des sols, des nappes phréatiques, de la biodiversité et de leur contribution à limiter les émissions (voire à stocker) de gaz à effet de serre . Mais surtout, c’est le quota d’eau d’irrigation des agriculteurs qui est en jeu.

Sur cette zone de captage sensible, les contrôleurs vérifient le fait que, conformément à la réglementation, aucune goutte d’eau n’a été utilisée pour rien. Concrètement ? Aucun travail du sol, aucune parcelle nue à aucun moment, fertilisation et irrigation au plus près des besoins des plantes, et des phytos utilisés au strict minimum. Pour cela, ils vont vérifier les enregistrements des activités des robots et procéder à des prélèvements aléatoires des sols, des insectes, des cultures et des points d’eau.

maïs parcelle donnée

Les données seront au cœur du pouvoir décisionnel des agriculteurs, à la fois pour les plantes, les animaux, l’environnement et les machines.

Franck vérifie donc l’état des sols dans plusieurs parcelles stratégiques, pour s’assurer que les sondes, réparties dans les parcelles, sont bien étalonnées. Ici, les maïs ont été implantés dans un couvert majoritairement constitué de féverole, qui a bien fonctionné malgré une alternance de périodes sèches et de pluies intenses. Les trois récolteuses et leurs remorques, pas trop lourdes, n’ont pas tassé les sols. Les robots n’ont pas eu besoin de venir biner entre les pieds, bien au frais dans le mulch épais des débris de couverts. Les racines et les mycorhizes sont bien développées.

Les premières feuilles gardent quelques petites traces des limaces, mais rien de méchant : elles sont restées dans le couvert. Il teste la filtration avec son kit : les galeries et la porosité font descendre l’eau rapidement. Les tests de poche qu’il utilise, donnent des résultats positifs : les taux de matière organique et carbone sont stables et les micro-organismes du sol font leur boulot. Avec de la chance, ils pourront peut-être aller chercher le « bonus carbone », la prime à ceux qui stockent le plus…

Ravageurs et salade landaise

Franck est toujours les mains dans la terre, quand l’écran de sa visière s’affiche soudain. Une séquence d’épandage localisé des lisiers va démarrer et il se trouve dans la zone de travail des robots. Franck peste mais change de parcelle rapidement. Il va se réfugier sous l’un des arbres qui permettent, plantés à une distance précise les uns des autres, de conserver une température compatible avec une croissance optimum des cultures sans leur « voler » trop de lumière. Un appel… C’est Marc :

« Salut Franck. Je suis tombé sur une drôle de chenille dans les tiges des sorghos, dans mes parcelles. Tu l’as sur ton écran ? Tu vois ce que c’est ?

– Salut ! Non ça ne me dit rien… Je vais voir dans la base de l’Inra. OK, apparemment ça ressemble à un hybride de Sesamia calamistis. Mmh, si c’est ça, elle vient de loin. Il faut qu’on vérifie avec le prestataire d’auxiliaires s’il a quelque chose pour ça. Sinon c’est phyto… C’est bien notre veine, juste avant le contrôle… Tu m’en amènes un spécimen au déjeuner ? »

Les adhérents se retrouvent tous les midis pour déjeuner au hangar avec les salariés. La meilleure façon d’échanger des infos, de désamorcer les crises et de voir du monde. En plus, aujourd’hui, c’est au tour d’Olivier de cuisiner. Il leur a promis une salade landaise. Certaines choses ne changent pas.


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Fiction librement réalisée suivant des entretiens avec Christophe Aubé (AGreenCulture), Philippe Jeanneaux (VetAgro Sup), Michel Berducat et Jean-Pierre Chanet (Irstea), Marine Blin et Benjamin Lobet (AgroLandes)
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