Quelles conséquences pour les agriculteurs, face à l’accord commercial entre Inde et Europe ? Réponses avec Thierry Pouch, responsable du Service études économiques et prospective à l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture. Thierry Pouch est également chercheur associé au Laboratoire Regards, Université de Reims Champagne Ardenne.
Après un quart de siècle, l’accord dit « Mercosur » n’est toujours pas finalisé. Et là, surprise, l’Europe signe un accord commercial avec l’Inde, qui concerne les agriculteurs.
Thierry Pouch : Il s’agit d’un accord « raisonnable ». Contrairement à ce qui s’est passé avec le Mercosur, l’Union européenne a fait preuve de prudence sur le secteur agricole, tout comme l’Inde, un pays où ce secteur pèse beaucoup.
Ce qu’il faut retenir, c’est une baisse massive des droits de douane sur des produits à forte valeur ajoutée. Pour les vins, on va passer progressivement de 150 % à 20 % (pour les bouteilles de plus de 10 €, 30% pour les autres), et pour les spiritueux, de 150 % à 40 %. La bière voit aussi ses taxes divisées par plus de deux.
On assiste donc à l’ouverture d’un un marché de consommation, pour les agriculteurs, entre l’Inde et l’Europe ?
Thierry Pouch : Absolument. Bien sûr, tout le monde en Inde ne va pas soudainement se mettre à boire des alcools et spiritueux en grande quantité en Inde. Mais avec 1,4 milliard d’habitants et une classe moyenne qui émerge, le marché pourrait être assez important.
Au-delà des alcools, l’accord favorise l’industrie agroalimentaire : le chocolat, la confiserie, les pâtes et surtout l’huile d’olive, dont les droits de douane tombent de 45 % à 0 %. Si le sud de l’Europe (vins, huile d’olive, pâtes) semble être le premier bénéficiaire, le nord (Allemagne, Belgique, Pays Bas) tire son épingle du jeu sur les produits transformés avec le chocolat et les confiseries.
Qu’en est-il des filières qui craignaient une concurrence déloyale ?
Thierry Pouch : C’est là que l’accord entre l’Europe et l’Inde se distingue, notamment pour les agriculteurs. Plusieurs secteurs ont été purement et simplement exclus de la négociation : la viande bovine, le sucre, le miel, la volaille et le riz (et les produits laitiers?).
L’Inde est le 5e producteur mondial de sucre et un exportateur majeur. Elle tenait à protéger son marché. Et l’Europe à ne pas déstabiliser le sien. En revanche, le raisin de table a par exemple été inclus dans la négociation, avec des contingents en contre-saison. L’Union européenne aurait également fait quelques concessions sur le maïs doux, les concombres et la viande ovine.
On a l’impression que cet accord est une réponse à l’instabilité ambiante ?
Thierry Pouch : C’est exactement le cas. Nous vivons une restructuration de l’économie mondiale. D’un côté, les États-Unis et la Chine s’enferment dans une guerre de droits de douane et de contre-mesures.
De l’autre, des puissances comme l’UE, l’Inde, l’Australie ou le Canada tentent de créer un « troisième pôle » pour diversifier leurs débouchés et ne pas rester otages de cette bipolarité brutale.
Un accord se profile aussi avec l’Australie. Le scénario sera-t-il le même qu’avec l’Inde ?
Thierry Pouch : Ce sera beaucoup plus tendu. Avec l’Australie, nous sommes en concurrence directe sur des produits sensibles. Les négociations bloquent sur les quotas de viande bovine — l’Europe propose 30 000 tonnes quand l’Australie en exige 40 000 par exemple — mais aussi sur les céréales, le sucre et la viticulture.
L’Australie, elle aussi frappée par les taxes chinoises, cherche désespérément à écouler sa production chez nous.
Au-delà des produits, quels sont les risques à moyen terme pour les exploitations françaises ?
Thierry Pouch : On est dans des vagues successives et croissantes de restructurations économiques. La première a eu lieu lors de la pandémie de Covid19, avec des ruptures de chaînes d’approvisionnement. La deuxième avec la guerre en Ukraine, et des reconfigurations de chaînes de valeurs. Puis l’affrontement entre les Etats-Unis et le reste du monde -mais en particulier la Chine- à coups de droits de douane. Cela pourrait mener à un grand basculement d’ordre monétaire.
On sent un affaiblissement du dollar et une ambition claire de la Chine de faire du Yuan la première monnaie mondiale d’ici 15 ans. Cela pèsera lourdement sur les chaînes de valeur. Les agriculteurs doivent comprendre que nous sortons d’une ère de stabilité pour entrer dans une phase de recomposition où des alliances sont en train de se créer d’urgence pour échapper au duel dévastateur entre Pékin et Washington.
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