Arrachage de la vigne, Acte 2. Après le plan de 2024 et 2025, une nouvelle campagne d’arrachage définitif des vignes et subventionné a démarré le 6 février 2026. Un plan à 130 millions d’euros. Les téléprocédures sont ouvertes pour demander jusqu’à 4000 €/ha d’accompagnement financier, jusqu’au 6 mars 2026. La priorité est donnée aux demandeurs en fin d’activité. Plus de 30 000 ha de vignes pourraient être concernées si la totalité de l’enveloppe est consommée. Si l’ampleur des demandes n’est pas encore connue, certains vignerons se sont déjà pré-enregistrés. Car après avoir repoussé et encore repoussé cette décision, cette fois, ils n’hésitent plus. L’arrachage doit les sauver. Pour Jacques (1), dans le Gard, comme pour Bastien, dans l’Aude, l’arrachage signe « la fin d’un rêve », mais aussi parfois, la fin d’un cauchemar.
« Après avoir vendu tout ce qu’on pouvait et alors que la banque ne veut plus rien faire »
« Économiquement, ma situation n’est plus possible. Cela fait plusieurs années que mes résultats financiers sont négatifs, explique Jacques, viticulteur coopérateur dans le sud-ouest du Gard. Tout a commencé avec le gel de 2021. Je ne m’en suis jamais relevé. Non seulement le gel n’a pas fait monter les cours, mais l’hectolitre a baissé de 5 euros chaque année. Dans le même temps, les charges ont augmenté ».
Entre changement climatique et crise de marché, l’effet ciseau est accentué par l’inflation sur tous les consommables. C’est une fuite en avant qui démarre. « J’ai dû vendre des parcelles pour payer mes fournisseurs ».
Mais le climat refaisait des siennes. « À l’été 2025, nombre de grappes ont littéralement grillé sur place, sous un soleil accablant. Au-dessus de certaines températures et les grappes exposées, mon irrigation n’y a rien fait ». Et d’année en année, Jacques souligne que négoce et grande distribution payaient toujours moins.
Arrachage de la vigne : des soutiens pour éviter le pire
Face à toutes ces difficultés, Jacques se réfugie petit à petit dans la boisson. « Je suis littéralement devenu alcoolique. Je me cachais pour boire, tous les après-midis. J’ai dû partir en cure pour me soigner ». La maladie s’est accompagnée d’une crise dans son couple, qui a amené à un divorce. En dépression profonde, Jacques a envisagé le pire. « J’avais repéré un mur en bout de ligne droite. Pendant deux mois, j’ai pensé à en finir à moto, là-bas ».
Mais heureusement, Jacques a bénéficié de soutien. Familial, d’abord, avec une aide financière de son épouse et de son frère. Mais aussi médical en psychiatrie et psychologie. Ce qui lui a permis d’avancer malgré tout. « Maintenant, l’arrachage va m’aider. Je n’attendais plus que ça. Après 30 ans de viticulture ».
L’arrachage, une solution aussi en cave particulière
Mêmes causes, mêmes effets. Mais cette fois dans l’Aude, et en cave particulière. Bastien Matieu dépose lui aussi une demande d’accompagnement pour l’arrachage total et définitif des vignes qu’il exploite. « Dès mon installation en 2021, j’ai subi le gel, explique-t-il. Puis les récoltes ont alterné entre quasi normalité, sécheresses, grêles et dégâts de gibiers en fonction des parcelles. Je n’ai jamais récolté sur les années à aléas climatiques. J’ai mes frais d’installation sur les bras. Seul l’arrachage peut me permettre d’essayer de rembourser toutes mes dettes ».
À 36 ans, c’est la fin d’un rêve confie-t-il. Malgré la diversification de cave particulière en complément de vrac, Bastien produisait dans les trois gammes : rouge, rosé et blanc. Une cave particulière et une cave coop qui travaillent bien et qui ont leurs marchés en appellations Corbières et IGP Oc. « Mais les aléas climatiques ont provoqué plus de dépenses que de gains. J’ai investi et entretenu la vigne sans récolte probable. On espère toujours que l’avenir sera meilleur mais les récoltes ont été de pire en pire. Je vais arracher à contre-cœur. C’était mon projet de vie, pour le long terme, des décennies. Je voulais aller au bout de mes rêves ».
Des situations loin d’être isolées

Parmi les causes qui amènent nombre de viticulteur à penser devoir arrêter le métier, l’enchainement des aléas climatiques. (©Entraid)
Pour Jacques et Bastien, l’arrachage de la vigne est devenu une porte de sortie, sans trop de pression familiale. « Mon père et mon oncle ne sont pas du métier, confie le gardois. C’est une situation différente quand on a poursuivi le travail de ses parents. Un ami qui est dans une mauvaise situation aussi souffre du poids psychologique de son père paysan. il m’a confié qu’il ne pouvait pas tout arrêter, alors qu’il y a un salaire dans le couple. Il dit se sentir prisonnier, « si j’arrête, mon père meurt ».
On n’imagine pas comment la situation actuelle est apocalyptique. Il y a un attachement viscéral et malgré les pertes, nombre de viticulteurs n’arrivent pas à prendre de décision. J’ai des amis sous antidépresseurs tandis que d’autres vont dans l’alcool et les drogues ».
Jacques parle d’amis, qui n’ont pas encore pris cette décision d’arracher. Qui ne le font pas par crainte de paraître responsable aux yeux de la famille, d’être celui « qui a tout arrêté ». Mais qui lui en parlent, à mots couverts.
Penser la suite
Pour Bastien, la charge émotionnelle familiale est aussi là, mais elle n’occupe pas une place prépondérante. « Au départ, j’avais repris l’exploitation des parents de ma compagne, dit-il. C’était quelque part inespéré pour eux car la viticulture n’intéressait pas vraiment dans la famille. Elle est donc plutôt résignée quant au choix qui s’impose à moi ».
Sans subir une trop lourde charge émotionnelle et psychologique familiale, Bastien peut se projeter. A priori débrouillard, il entreprend en partie une activité salariée. Et il pense planter aussi quelques oliviers. S’il tourne le dos à ses rêves, il tente d’aller de l’avant. On sent l’amertume mais aussi la fierté, et l’espoir.
Le début d’un parcours du combattant
Il faut dire que pour ceux qui arrachent, outre l’aide surfacique, très peu de dispositif sont mis en place pour la suite. Il faut être débrouillard. « Tout ce qu’on m’a proposé en chambre d’Agriculture c’est un bilan de compétences. Je n’ai pas de droits pour de la formation, explique Jacques. Il faudrait que je travaille 6 mois à mettre en rayon pour en avoir… »
Très peu pour lui. Alors il pense à d’autres opportunités, comme faire des moissons à l’étranger. « Il faut bien payer la maison ». Jacques, comme Bastien, font tourner leur réseau. Là aussi, l’aide familiale et amicale semble être une clé. Dès ce 6 février 2026, Jacques et Bastien n’ont pas hésité à faire leur demande sur FranceAgriMer.
« Même si le travail de la vigne, c’est formidable, dit Jacques, après tout ce que j’ai traversé, je suis très heureux d’arracher ».
(1) Le prénom est modifié
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