Dans le secteur des outils numériques en agriculture, « certains semblent peu coûteux mais deviennent très chers à l’usage : on se focalise sur le prix d’achat en oubliant l’usage au quotidien » prévient la chercheuse Maha Ben Jaballah, docteure en sciences économiques à l’Esa d’Angers. Pourtant, l’offre commerciale en logiciels, capteurs, caméras, robots, explose dans le secteur agricole. Ces équipements perçus comme futuristes encore récemment envahissent désormais les salons, deviennent financièrement accessibles, et paraissent même incontournables pour bien exercer son métier. Retour sur les coûts réels des outils numériques utilisés en agriculture.
Coût total de possession des outils numériques dans l’agriculture
A l’occasion du septième Esaconnect, rendez-vous de l’agriculture connectée le 5 février dernier, la chercheuse a dévoilé les résultats de ses travaux d’investigation sur 409 outils numériques proposés sur le marché français. Il s’agit pour 41 % de logiciels de gestion de l’exploitation ; pour 23 % d’outils d’observation et de suivi des cultures (capteur, caméra, station météo) ; pour 14 % d’outils d’observation et de suivi de l’élevage (capteur, caméra) ; et enfin pour 22 % d’outils d’exécution (tracteur, pulvérisateur, robot de traite, robot d’alimentation).
Pour chacun, elle a calculé le coût total de possession annuel (CTP annuel), à savoir le coût d’achat initial divisé par la durée d’amortissement, auquel on ajoute l’ensemble des coûts annuels :
- formations,
- services,
- abonnement,
- mise à jour,
- maintenance,
- réparation,
- outils complémentaires,
- etc.
Coûts réels des outils numériques utilisés en agriculture : 70 % liés à l’usage
D’après Maha Ben Jaballah, ces coûts annuels liés à l’usage représentent en moyenne 70 % du coût total de possession. Dans le cas des logiciels de gestion, parfois gratuits à l’achat, c’est l’abonnement qui prédomine avec 85 à 100 % du CTP annuel. Concernant les outils d’observation et de suivi des cultures et des élevages, le coût d’achat représente en moyenne 38-39 % du CTP. viennent ensuite le coût de maintenance (34-35 %), puis d’autres coûts estimés chacun à moins de 10 % du CTP (abonnement, formation, support technique, conseil).
Pour les outils d’exécution dans le secteur végétal, le coût d’achat monte en moyenne à 46 % du coût total, auquel il faut ajouter un coût d’installation (17 %) et des accessoires (7 %). Le coût de maintenance atteint dans ce calcul 10 %. Dans le secteur animal, le coût d’achat initial est moindre (30 %), mais s’ajoutent aux coûts d’installation (18 %) des coûts de construction (14 %). Par exemple un nouveau bâtiment pour héberger la cuisine du robot d’alimentation. On retrouve aussi bien sûr de la maintenance (10 %) et d’autres coûts (accessoires, support technique, formation).
Adoption et investissements forts en élevage
« A l’échelle de l’exploitation, les agriculteurs investissent plutôt dans une combinaison d’outils interconnectés » souligne en outre Maha Ben Jaballah. Elle considère que l’investissement est faible pour les logiciels d’exploitation (moins de 1 000 euros de CTP annuel) ; moyen quand on y ajoute des outils d’observation et de suivi (entre 1 000 et 10 000 euros) ; et fort quand on passe à l’étape des outils d’exécution comme les robots ou les tracteurs dotés de système de pilotage ou autres technologies (plus de 10 000 euros).
Dans les données du recensement agricole de 2020 sur 62 530 exploitations, la chercheuse n’a relevé aucun investissement dans les outils numériques pour 41 % d’entre elles ; un investissement faible à moyen dans 41 % des cas (plutôt grandes cultures et cultures pérennes) ; et un investissement fort dans 18 % des cas (plutôt élevage).
« Bien que 53 % de l’offre de technologies concerne le végétal, c’est le secteur de l’élevage qui montre les taux d’adoption les plus élevés : 79 % des élevages de porcs et volailles, et 69 % des élevages bovins sont équipés » précise Maha Ben Jaballah. Il s’agit aussi souvent des outils les plus coûteux : robots de traite, d’alimentation, de nettoyage, systèmes de surveillance comme les colliers connectés ou les podomètres.
L’économiste alerte donc : « le numérique en agriculture doit être vu comme un investissement stratégique. Il faut engager une réflexion sur sa rentabilité, sa soutenabilité et son adéquation aux besoins. Il faut aussi calculer son coût total de possession, très supérieur au prix d’achat. »
Et le coût de la dépendance ?
Eléonore Schnebelin, économiste à l’Inrae étudiant les effets du numérique en agriculture : « Dans nos enquêtes, la question de la dépendance revient tout le temps. La dépendance vis-à-vis de la ressource en énergie, du réseau Internet, mais aussi vis-à-vis du fournisseur et des acteurs ayant accès aux données. Des craintes s’expriment aussi sur la perte de savoir-faire. »
Léa Sénégas, sociologue, Université de Bretagne occidentale (UBO) : « La dépendance aux concessionnaires s’accroit également avec le numérique : pour la mise en route, les réglages, les dysfonctionnements. La maintenance et les réparations sont déléguées aux concessionnaires pour maintenir la garantie. »
Stéphane Chapuis, responsable du service AgroDev, FNCUMA : « La culture de l’autonomie est forte dans notre réseau. Et en même temps, nous sommes les premiers à acquérir ces outils ! Toutefois certaines technologies sont non maîtrisées et donc non utilisées. Par exemple, l’adoption de la modulation est un échec car nous ignorons si cela est vraiment rentable. De plus, les outils numériques modifient les besoins en compétences et repositionnent la force de travail. Nous avons quinze cumas équipées de robots : cela demande de la supervision et de la surveillance à la place de la conduite. »
Pierre Labarthe, directeur de recherche en économie, Inrae : « Il y a un risque pour les agriculteurs pionniers réalisant des investissements conséquents en robotique, de ne plus avoir accès à la maintenance en cas de liquidation ou de rachat du constructeur ; phénomènes faisant partie de la dynamique du marché des technologies agricoles. »
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