« La souveraineté, c’est le choix de nos dépendances ». Une phrase forte et répétée par les temps qui courent. Et rappelée encore par Sylvain Pellerin et Guy Richard, directeurs de recherche et agronomes à l’Inrae, le 17 mars 2026. Les deux agronomes donnent, dans un exposé, un éclairage de la recherche publique sur la situation des engrais utilisés en agriculture, dans le contexte de conflit en Iran et de fermeture du Détroit d’Ormuz. Et pour eux, aucun doute, la clé principale pour se sortir de cette dépendance, notamment de l’azote dans l’agriculture, réside dans l’élevage. Car comme l’indique Guy Richard, « environ les deux tiers des quantités d’engrais azotés que nous utilisons proviennent d’importation. Tout comme deux tiers sont à destination de la production pour l’alimentation des animaux. Et c’est aussi la proportion et quantité perdue dans l’environnement chaque année ». Une problématique donc triple. Dont l’élevage serait au centre.
Ajuster et substituer l’azote minéral, c’est fait. Que faire ?
Dès lors, comment réduire cette dépendance ? Pour les chercheurs, l’agriculture française en a déjà bien exploré deux des trois voies principales.
« Ajuster la dose au plus près des besoins, on sait le faire. Beaucoup de progrès ont été réalisés. Il y a peu de marges de manœuvres. Ensuite, substituer l’azote minéral par l’engrais organique provenant des élevages, on utilise déjà l’ensemble des effluents. Donc il y a peu de marges de manœuvres. Par contre, les déchets verts urbains et les urines humaines pourraient être mieux utilisées. Récupérées et valorisées en agriculture. Mais malgré la très bonne qualité, ça ne suffira pas pour augmenter notre indépendance sur l’azote ».
Reconcevoir notre agriculture par le prisme des légumineuses
Pour les chercheurs, le seul levier d’envergure macroéconomique et technique pour nous rendre moins dépendants sur l’azote serait alors de reconcevoir la manière dont nous produisons et utilisons l’azote. « Il faut développer des cultures de légumineuses. Ce sont les seules cultures pour lesquelles on n’a pas besoin d’apporter d’engrais. Elles se nourrissent à partir de l’azote de l’air. Soit ce sont des légumineuses à graines : lentilles, soja, etc. Soit des légumineuses fourragères trèfle, luzerne, etc. C’est LE levier à disposition ».
Equation alimentation humaine + systèmes d’élevage = souveraineté ?
« Mais il faut transformer la production. Sachant qu’aussi, ces cultures sont moins productives. Il faut donc revoir les surfaces cultivées à destination de l’alimentation des élevages. Cela passe par revoir la répartition géographique des productions pour revoir la polyculture élevage. Certes ça pose des questions économiques. Cela veut dire aussi qu’il faut rééquilibrer les régimes alimentaires. C’est-à-dire rendre cohérent la politique agricole et la politique alimentaire. Là alors, on accroit notre souveraineté et en même temps on réduit notre impact sur l’environnement au travers des formes de pollution azotée ».
Un enjeu fort dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient, dont les conséquences vont durer, veut croire Thierry Pouch, chef économiste aux Chambres d’agriculture. Tant dans les prix élevés des intrants que par une baisse de consommation des ménages liée à l’inflation.
La clé de la dépendance à l’azote en élevage dans l’agriculture : la protéine importée
Ainsi, l’Inrae confirme bien que ces questions de productions de légumineuses, de même que celles des importations d’azote sont abordées dans les ateliers de la souveraineté demandés par la ministre. « Nos régions d’élevage consomment beaucoup de soja importé du Brésil. C’est là qu’on a une dépendance forte. Il faut remplacer cette importation de soja par des protéines produites chez nous. Mais le soja arrive à des prix dans nos ports à des niveaux tellement bas !
Le plus efficace pour diminuer notre indépendance sur l’azote est de produire les légumineuses fourragères. Mais je concède que c’est beaucoup plus compliqué à intégrer économiquement au niveau des systèmes d’élevages ».
Echec des plans protéines
« Les plans plantes protéines soutenues n’ont pas eu d’effets significatif à ce stade. Ça ne décolle pas, pas de remontée de la production. Car tant qu’on rentre des tourteaux de soja à prix bas, ce n’est pas facile de réinstaller une production de protéines végétales importante en France. Il y a sûrement quelque chose à faire au niveau des règles de commerce mondial. En outre, c’est plus facile de s’approvisionner dans les ports que de développer des systèmes de collecte, des filières pour les animaux. Il faudrait donc amorcer un changement profond. Mais c’est d’abord un problème économique ».
Une solution à 3 corps
Outre se réapproprier la protéine par la légumineuse, l’autre levier pourrait donc être l’urine humaine. « Le potentiel n’est pas anecdotique. Car on identifie que 10 à 20 % de l’azote apporté pourrait être obtenu à partir d’une meilleure gestion des urines humaines », cela « sans plus de risques sanitaires comparé aux boues de Step ».
Les chercheurs identifient un autre levier technique. « Les effluents d’élevage sont souvent sous estimés dans les calculs devant servir à ajuster les apports d’engrais de synthèse. Des compléments d’engrais apportés au-delà de ce qui est nécessaire ».
Territoires trop spécialisés
« A plus long terme, on a trop séparé grandes cultures et élevage. On manque d’engrais en grandes cultures et on a trop d’effluents dans l’ouest. Il faudrait aller vers une réassociation des grandes cultures et de l’élevage pour mieux boucler les cycles de l’azote ».
Pour les chercheurs, les constats et les voies de résolution de cette dépendance font consensus dans le monde scientifique. Iddri, Tyfa, Afterre, Inrae aussi, tous les scenarios sur la durabilité de l’agriculture en France et en Europe vont dans le même sens. Il faut revoir les régimes alimentaires. Et il faut reconcevoir les choix de cultures et la place de l’élevage au sens large et localement des élevages. Tout le monde converge vers ça ».
Pour plus d’information, retrouvez aussi ces articles sur www.entraid.com :





