En 2020, près de 220 000 exploitations recourent à de la prestation de services. Geneviève Nguyen et François Purseigle (AgroToulouse) considèrent que la progression « remarquable » de la sous-traitance agricole est « l’un des marqueurs majeurs des mutations agricoles contemporaines. » Le besoin d’investissements coûteux compte parmi les phénomènes qui incitent les agriculteurs d’aujourd’hui à plus préférer le « faire-faire ».
7 agriculteurs sur 10 sollicitent de la sous-traitance agricole
La délégation des travaux agricoles représenterait ainsi 185 700 emplois salariés (en 2016). Cela représente « près de 20 % du nombre total de personnes qui interviennent sur l’exploitation. » Dans cette branche où l’amour des moteurs dépasse celui de la terre, les technologies de pointe sont perçues « comme un facteur de fidélisation d’une main-d’œuvre qualifiée et fiable », constatent les chercheurs.
Les machines sophistiquées attireraient aussi plus de clients sur un marché où la pression concurrentielle s’accroît. « Il n’est pas rare d’observer des ETA prises dans une « fièvre acheteuse » de machines et plus puissantes », précisent Geneviève Nguyen et François Purseigle. Ils soulignent le risque que les ETA se placent en situation de dépendance sur un marché où le rapport de force leur est défavorable. Ainsi, les sociologues rapportent les propos d’un entrepreneur racontant « comment il est ainsi devenu ‘un esclave des temps modernes’ ».
Et la délégation de la maintenance
« Pour de multiples raisons, le temps semble jouer en faveur d’une délégation accrue », notent de leur côté les auteurs d’un chapitre dédié à la maintenance (1). Ils y éclairent sur les effets de cliquets financiers et organisationnels qui nourrissent cette évolution.
Pour les agriculteurs, l’autonomie technique constitue une sorte de norme professionnelle historique. « La machine casse, souvent. Alors on la répare, parce qu’on sait le faire, parce qu’on aime le faire, parce que cela va plus vite. Aussi parce que c’est moins cher. »
De plus, prendre soin de ses machines, et se servir tous les jours d’un tracteur à l’âge vénérable « contribue à construire l’image du bon professionnel, soigneux, doué en mécanique. » Mais par défaut ou par choix, « nombre d’agriculteurs rencontrés commencent à déléguer l’entretien de leurs matériels. Ils rompent ainsi avec l’autonomie qui prévalait jusqu’ici. »
Enjeu de continuité
Et c’est par les machines les plus complexes et les plus stratégiques que la délégation s’introduit. « Plus l’agriculteur investit dans un matériel de pointe, et d’une manière générale dans la mécanisation de son système productif, et plus il en délègue la maintenance à des concessionnaires qui doivent en assurer le fonctionnement ininterrompu », indiquent les auteurs.
Ces nouvelles pratiques développent des formes davantage contractualisées. Sur cette base, constructeurs et concessionnaires redéfinissent leurs modèles économiques. Ils suivraient donc la trajectoire des acteurs de la traite automatisée, capables d’intervenir rapidement sur les pannes. Le livre y voit une forme d’externalisation d’une partie de l’astreinte de la traite aux entreprises de l’amont.
Surtout, ces mécanismes mitigent le risque financier associé à la panne. « L’enjeu principal du régime de la maintenance réside avant tout dans sa capacité à assurer la continuité du travail productif. Déléguer et rationaliser l’entretien et la réparation des machines agricoles vise en effet à se prémunir contre toute interruption causée par une panne. »
Sujet qui dépasse l’agriculture et les frontières
L’ouvrage pointe néanmoins des écueils liés à l’amplification de la dépendance des clients vis-à-vis du constructeur. Ce dernier étant le seul à avoir la maîtrise des éléments nécessaires à la prolongation de la vie de l’objet.
En citant le combat législatif contre l’obsolescence programmée, ou encore l’accord signé par John Deere en 2023, « sous la pression des mouvements sociaux », garantissant le droit pour les agriculteurs de réparer leurs propres machines, l’analyse signale bien entendu que cette bataille du temps moderne n’a pas d’exclusivité, ni géographique, ni sectorielle.
Extraits
- Les agriculteurs font partie des rares groupes professionnels, à l’instar des artisans et des marins pêcheurs, dont on attend qu’ils soient capables d’entretenir eux-mêmes leur matériel, au moins en partie, avec une relative économie de moyens.
- Bricoler suppose de disposer d’un corps en bonne santé, de temps, de patience et d’un certain enthousiasme, soit autant de ressources susceptibles de s’amenuiser avec l’âge.
- Plus l’agriculteur investit dans un matériel de pointe, et d’une manière générale dans la mécanisation de son système productif, et plus il en délègue la maintenance
(1) Sylvain Brunier (CNRS), Baptiste Kotras (Inrae), Arca Arguelles-Caouette (Université Erasmus Rotterdam), Anne Kerdranvat (Atelier paysan) et Joël Piles (Atelier paysan)
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