Banyuls : des vignerons qui se battent

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Banyuls : des vignerons qui se battent

Une cinquantaine de vignerons indépendants bataillent sur l’appellation jonglant entre Banyuls pour les vins doux et Collioure pour les vins secs, pour construire autre futur. (©Yann Kervéno)

Les vignerons du cru Banyuls-Collioure ont décidé de se lever contre l’adversité. Et de projeter leur vignoble par-dessus les crises pour la prochaine génération en se saisissant de leur destin. Quitte à ruer dans les brancards.

Le vignoble de Banyuls a changé. Beaucoup. Et rapidement. Quand il comptait encore 5 000 ha voici quelques décennies, le voilà réduit à un gros millier d’hectares aujourd’hui. Mais, à bien y regarder, c’est peut-être un mal pour un bien, suggère le président du syndicat de défense du cru, le vigneron indépendant Romuald Peronne.

« Viticulture héroïque »

Romuald Peronne, président du syndicat de défense du Cru Banyuls. (©Yann Kervéno)

Si vous ne connaissez pas la côte Vermeille et les quatre communes qui figurent au décret d’appellation, Collioure, Port-Vendres, Banyuls-sur-Mer et Cerbère, du nord au sud, il vous faut imaginer des montagnes qui tombent directement dans la Méditerranée. Au bord de l’eau, de petites villes, stations balnéaires à l’urbanisme dense, qui prend parfois ses aises sur les premières pentes.

Et dès que la ville cède la place, un enchevêtrement de parcelles de vignes aux horizons rythmés par les terrasses et les fossés qui permettent de canaliser les flots d’eau déversés par les orages. Au cœur de cet enchevêtrement, des friches, parcelles abandonnées qui sont vite gagnées par les herbes et les premiers arbustes conquérants. En janvier 2026, quand nous rencontrons Romuald Perrone, les vignes sont nues, les grenaches tortueux exposent toute l’architecture de leur gobelet, la conduite traditionnelle dans ce vignoble, qui pourrait prétendre au titre de « viticulture héroïque », comme Rias Baixas en Galice, à l’ouest de l’Espagne.

La vigne, lorsqu’elle est entretenue est un rempart à nul autre pareil contre la progression des incendies, comme ici à Cerbère en 2023 où elle a protégé une partie du village de l’entrée des flammes. (©Yann Kervéno)

Vignoble de Banyuls : se battre ou s’éteindre

Tout ici, ou presque, se fait à la main, et le glyphosate n’est pas une option pour limiter la compétition mortifère pour l’eau entre les adventices et la vigne. À bien y regarder, tout semble archaïque ici, jusqu’au système de complantage qui dissocie la possession de la terre de celle de la vigne.

Jusqu’à ces lopins de terres exploités par des familles, « parce qu’on l’a toujours fait », et dont les raisins abondent une des trois caves coopératives de l’appellation. Une grande partie des vignerons coopérateurs ne sont en effet pas professionnels, survivance d’un temps où la vigne venait en complément de la pêche. Et jusqu’aux produits phares, les vins doux naturels, banyuls et banyuls grands crus, dont la consommation ne cesse de s’éroder à mesure que leurs consommateurs peuplent les cimetières. « Constat triste à pleurer », écrirait Léo Ferré, qui propulse le vignoble vers une fin inéluctable.

C’est dans ce contexte, en 2021, que Romuald Peronne prend la présidence du syndicat du cru. Il fait partie de la cinquantaine de vignerons indépendants qui bataillent sur l’appellation, jonglant entre Banyuls pour les vins doux et Collioure pour les vins secs, et rêvent d’un autre futur.

Peu de surfaces sont mécanisables dans le cru compte tenu de la configuration du vignoble, le travail de la vigne doit alors obligatoirement s’effectuer à pied et à la main. (©Yann Kervéno)

Réalité crue : pas rentables

Pour écrire ce futur, le conseil d’administration demande la réalisation d’un audit portant sur l’ensemble du cru avec l’aide financière de la région Occitanie. Les comptabilités de 97 % des entreprises sont épluchées, analysées, comparées, et la sanction tombe. Le cru n’est pas rentable. Il perd même plus de 300 000 €, collectivement par an, parce que les vins ne sont pas vendus assez cher et que les rendements et les contraintes de production font grimper les coûts.

Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, les coopératives perdent sur presque tous les segments, les indépendants s’en sortent un peu mieux. Si ces résultats n’ont pas vraiment surpris, « ils ont permis d’y voir clair, de pointer ce qui est rentable et ce qui ne l’est pas. Et de pouvoir adapter les stratégies en toute connaissance de cause », explique Romuald Peronne.

Vignoble de Banyuls : arracher et faire migrer la vigne

Puis survint l’épisode de sécheresse, de 2022 à 2024, et les coups de chauds terribles de l’été qui viennent amputer les volumes à quelques jours du début des vendanges. Le cru décide alors, pour regarder plus loin, à l’horizon d’une génération, de faire conduire une étude pédoclimatique complète. « Notre idée, c’est encore une fois de mettre des chiffres sur des impressions. Savoir dans quelle zone il est intéressant de conserver les vignes, savoir dans quelles zones il pourrait être intéressant d’en planter en fonction des produits que nous voulons faire. Et d’arracher ce qui n’a pas d’avenir. »

Quitte à s’engager dans le vaste chantier d’une réforme de l’aire d’appellation pour aller chercher de la fraîcheur un peu plus haut sur le flanc des montagnes. « Nous avons posé une vingtaine de capteurs dans le vignoble pour enregistrer les températures, les précipitations, l’humidité et le vent pendant trois ans. Tous ces résultats seront soumis aux modélisations du changement climatique », pour déboucher sur une carte d’opportunités. Il montre du doigt une parcelle en voie d’embroussaillement à proximité de celle où nous bavardons.

« Quand je me suis installé, personne ne m’a dit qu’on ne pourrait rien faire avec ces vignes quelques années plus tard. Et j’ai laissé tomber. Ce travail que nous menons, c’est pour éviter de répéter ces erreurs pour la prochaine génération. »

Les stigmates de la déprise, le vignoble est passé de 5000 hectares à un gros milliers, sont largement visibles dans le paysage. (©Yann Kervéno)

Banyuls sur Bourgogne ?

Là encore, les résultats de la première année sont venus confirmer les sensations des uns et des autres. Mais dans des proportions étonnantes. « La pluviométrie peut aller du simple au double selon les endroits. Les écarts de températures sont tout aussi conséquents selon les zones, à quelques centaines de mètres de distance. » Anticipant ces résultats, une poignée de vignerons de l’appellation s’est battue en 2024 pour préserver des terres à potentiel au fond de la vallée de la Baillaurie, en altitude, quand le Conservatoire des espaces naturels projetait d’acquérir 300 ha sous le pic de Sailfort.

Après une passe d’armes, ils sont parvenus à sauver de la sanctuarisation une centaine d’hectares, « pour plus tard ». Ce « plus tard » sera peut-être inspiré de la Bourgogne, qui vend ses blancs et ses rouges si chers. Sous la conduite d’un conseil d’administration qui, sans cesser de discuter, s’échine à surmonter les vieux clivages coopération / vignerons indépendants, le cru s’est lancé dans un projet de hiérarchisation, de segmentation de la gamme par la qualité et les localisations.

Car s’il est bien une chose donc tout le monde semble aujourd’hui persuadé dans le cru, c’est que personne ne payera pour le paysage typique, les terrasses, ou bien encore le cordon de protection contre les incendies que la vigne dresse autour des villages. Il faut donc que la vigne soit rentable, et quel autre choix de profiter de la richesse du terroir pour produire de grands vins ? Payés à leur juste prix ?

Si le banyuls a fait la fortune du vignoble dans le passé, il est aujourd’hui épaulé par les vins secs en appellation collioure. (©Yann Kervéno)

Séisme pour les vignerons de Banyuls

Au moment de terminer cet article (février 2026), on apprend que la principale coopérative du cru, Terres des Templiers (GICB), demande à la justice une procédure de redressement judiciaire. Elle est plombée par 20 M€ de dettes accumulées en 25 ans. De quoi accélérer la déprise, la réduction de la surface du vignoble. Une éventuelle chute du GICB, qui produit la moitié des volumes du cru (7 000 à 8 000 hl en 2024) provoquerait un séisme pour l’économie locale. Romuald Peronne estime que 500 ha pourraient encore disparaître à cette occasion. De quoi ramener la surface cultivée à 700 ou 800 ha. « Cela correspond, peu ou prou, à ce qui est nécessaire aujourd’hui pour produire la quantité de vins que nous sommes capables de vendre. Nous avons 70 000 hl de stocks et nous en vendons 15 000 hl par an… La consommation n’augmentant pas, il faut bien rééquilibrer l’offre et la demande. »

C’est peut-être là le tour de force réalisé par l’équipe en place depuis cinq ans à la tête du cru. Avoir su convaincre qu’il fallait bouger vite, et dans plusieurs directions, pour conserver l’espoir. « C’est symptomatique. En pleine campagne électorale pour les municipales, la vigne n’est pas un enjeu pour la majorité des candidats », juge encore le président du cru. Manière de souligner que c’est bien entre leurs mains que se trouve le destin des vignerons de Banyuls et de Collioure.

Ensemble, mais seuls

La reprise en main impliquait aussi de pouvoir sortir de l’interprofession des vins du Roussillon. « Ce n’était pas une question politique, mais bien de pouvoir avoir la latitude de gérer nous-même notre communication. Quand on parle des vins du Roussillon, il n’est pas question de Banyuls ou Collioure », explique encore Romuald Peronne.

Depuis, le cru a créé une marque, les Vignerons sur mer, une animation, Les Caminades, qui réunit un millier de personnes au printemps pour déambuler. Et déguster dans les vignes, organise une « mostra » pour présenter le millésime en cours aux professionnels.

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