Les agriculteurs, accros aux matériels?

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Les agriculteurs, accros aux matériels?

Les agriculteurs continuent d'investir dans le renouvellement de leurs matériels agricoles.

Moins d’exploitations, moins d’agriculteurs, un parc matériel saturé… en théorie, les ventes de matériels agricoles ne devraient pas très bien se porter mais c’est tout l’inverse ! L’intensité capitalistique en machines a doublé en 30 ans. Mais pourquoi? Deux chercheurs ont enquêté.

Des agriculteurs fous de matériels !

Si certains agriculteurs se disent fous de matériels, ce n’est pas la majorité d’entre-eux. Le rythme du renouvellement des ventes de matériels neufs semble d’abord orchestré par les constructeurs de matériels agricoles et leurs relais locaux.

Les pouvoirs publics accompagnent ce mouvement avec constance : on peut citer l’exonération de TICPE et la DEP en tête des mécanismes fiscaux n’incitant pas à la sobriété. Sans oublier les nombreux «tremplins à l’achat» que constituent les subventions nationales ou régionales et européennes, voire locales, destinées soit à creuser l’écart de cette industrie de la machine avec la concurrence internationale, soit à remplacer des équipements vieillissants par des unités a priori plus performantes et économes.

Renouveler quand c’est cassé ?

Quoi qu’il en soit, le rythme de renouvellement des agroéquipements ne semble pas suivre son cours « naturel », lequel consisterait à remplacer un équipement lorsqu’il ne fonctionne plus. C’est tout le sens du travail de Sylvain Brunier et Samuel Pinaud, paru dans la Revue française de sociologie en 2023, et intitulé « Au rythme du capital : l’industrialisation du renouvellement des machines agricoles. »

Ces deux connaisseurs des mécaniques des marchés des ventes de matériels agricoles font partie du collectif de chercheurs Polma : Politique de la machine agricole. Ils ont fait dialoguer dans cet article deux disciplines : la sociologie du travail et des organisations d’une part, l’économie industrielle de l’autre.

Ils ont enquêté auprès d’une quarantaine des professionnels du machinisme agricole. Patrons et employés de concessions, managers et inspecteurs commerciaux, constructeurs … Ainsi que des salariés de cuma et des entrepreneurs de travaux agricoles entre février 2019 et mai 2020. Ils ont aussi observé le travail en concession, rassemblé des sources bibliographiques et ont participé à une enquête collective auprès de 38 agriculteurs, pour documenter leurs choix d’investissements en matériel agricole.

Leur travail cherche à dépasser les analyses, au-delà « des décisions d’équipement à l’échelle d’une exploitation », ou de « l’attachement symbolique à la machine » pour comprendre les décisions de renouvellement de matériel. Ils entendent plutôt décrire « l’intense travail d’encadrement de la part des acteurs de la filière industrielle du machinisme » qui rythment les investissements en matériel agricole.

Pas ou peu de conseil indépendant

Les constructeurs de matériel agricole l’ont constaté très tôt : leurs volumes de vente, s’ils n’interviennent pas, stagnent et restent tributaires de facteurs particulièrement fluctuants. Les revenus des agriculteurs (essentiellement liés à la PAC et aux cours des matières premières), les politiques de soutiens à l’investissement et fiscales… mais aussi les arbitrages entre valeur d’usage et valeurs fiscales et comptables, largement entre les mains des conseillers des centres de gestion.

Or, même après les grandes concertations entamées dans les années 1970, les usines de fabrication de matériels agricoles coûtent cher, tout comme la R&D associée. Comme tout outil industriel, ils n’atteignent la rentabilité qu’après avoir produit un certain volume. En revanche, les mouvements de rationalisation, menés notamment par les tractoristes, leur ont permis de mieux contrôler le réseau de distribution, expliquent les auteurs, qui détaillent finement ces mécanismes. Un pan de l’activité des concessionnaires échappait toutefois aux constructeurs : la revente des matériels d’occasion, bien souvent synchronisée à celle d’une machine neuve. Or ce marché de l’occasion permet de « faire de la place » au neuf, résument les chercheurs.

L’expertise des constructeurs

Depuis quelques années et l’arrivée de nouveaux services, cette expertise sur l’occasion détenue historiquement par les concessionnaires, commence à être reprise en main par les constructeurs. Ce, à mesure que les constructeurs tissent des contacts de plus en plus étroits et directs avec leurs acheteurs-agriculteurs, notent les auteurs. Ils citent notamment l’apparition des crédits-constructeurs, des contrats d’entretien et de maintenance, des leasings, des logiciels d’exploitations des données et des services associés.

Ces mécanismes permettent aux constructeurs de connaître la solvabilité de leurs acheteurs finaux, de contrôler eux-même la durée de l’amortissement, très souvent calée sur la durée du prêt qu’ils octroient eux-mêmes, donc de savoir à quel moment ils peuvent proposer un renouvellement. Mais aussi de caractériser l’utilisation du matériel, d’anticiper les pannes, proposer des contrats d’entretien ‘all inclusive’. Et d’estimer eux-mêmes la valeur de revente des matériels. Voire d’offrir « une politique active de formation des commerciaux des concessions (…) désormais en mesure de proposer aux agriculteurs un accès rapide et peu coûteux au crédit, mais aussi d’optimiser leurs stratégies de défiscalisation en modulant les loyers annuels en fonction des résultats de l’exploitation. »

« Ainsi, les constructeurs et leurs concessionnaires participent directement à l’élaboration des décisions d’investissement, faisant de leur maîtrise des dispositifs d’optimisation fiscale un outil de fidélisation de la clientèle, et d’accélération des cycles de renouvellement », notent les auteurs.

Investissement ? Non, charge fixe

On est bien loin d’une logique calée sur la durée de vie en bon état des matériels. Lesquels s’écoulent très bien sur le marché de l’occasion, en France et à l’étranger, au gré des vagues d’équipement d’exploitations ou de pays moins aisés financièrement.

De précédents travaux publiés par le service de statistique du ministère de l’Agriculture, Agreste, sur les données comptables des exploitations, suggéraient que le matériel revendu est de plus en plus « neuf ». Un travail que l’équipe de Polma approfondit aujourd’hui à l’aide des données plus récentes, en vue d’une future publication. Tous ces mécanismes, selon les auteurs, modifient également la perception des agriculteurs sur leurs matériels, désormais envisagés comme « une charge fixe », un peu comme un abonnement. Et non plus comme un investissement ponctuel à amortir.

Pourquoi ça marche ? Revenus VS facilité

Pourquoi les agriculteurs acceptent-ils ces renouvellement anticipés de leurs matériels? Cela revient à augmenter leurs charges de mécanisation, au détriment de leurs revenus et de leurs retraites. Des charges pesant en moyenne un tiers du total des charges des exploitations agricoles, mais parfois bien plus (jusqu’à plus de 50%).

Cela fonctionne parce que les propositions des constructeurs simplifient la vie des agriculteurs, pourrait-on résumer à la lecture de cet article. La simplification était l’une des grandes revendications des manifestations d’agriculteurs de ce début 2024.

Cela fonctionne aussi parce que les agriculteurs ressentent les bénéfices de leur décision immédiatement. Constructeurs et concessionnaires leur permettent de payer moins de cotisations fiscales et sociales chaque année. Ils leur proposent, tout comme aux particuliers qui achètent une voiture moderne, une forme de tranquillité d’esprit, avec un matériel confortable, entretenu, en bon état de fonctionnement, fiable en toutes circonstances et remplacé en cas de panne. Cela pour une mensualité tout compris qu’ils peuvent intégrer à leur budget. Dans le meilleur des cas, ils peuvent bénéficier d’une subvention. Mais le cumul de ces décisions a des impacts sur le long terme, sur les revenus directs et différés comme la retraite, en raison d’une élévation globale des charges de mécanisation, et d’une diminution des cotisations tout au long de la vie.

Bon a savoir

Sylvain Brunier et Samuel Pinaud, sociologues spécialisés dans l’agriculture, ont publié un travail de recherche indiquant que « la durée d’usage des machines est indexée, par les industriels, sur les capacités d’investissement des agriculteurs et des agricultrices, afin d’assurer le renouvellement constant de la demande. »

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