Elections américaines: champagne, soulagement, et après? 

La politique de Trump a encore des effets très concrets, notamment pour les viticulteurs. A quoi les agriculteurs européens doivent-ils s’attendre après l’élection de Joe Biden? Entre enthousiasme et prudence, revue de presse post-élection.

En France, faut-il sabrer le champagne pour arroser l'élection de Joe Biden ?

L’élection de Joe Biden, annoncée le 7 novembre en début d’après-midi heure française, a eu un effet positif immédiat pour les viticulteurs de Champagne. En effet, les bouteilles se sont arrachées à Washington DC, rapporte l’AFP dans une brève. Les acheteurs souhaitant, de leur aveu, fêter “dignement” la victoire du candidat démocrate.

Malgré l’envie de tourner la page Trump, il n’est pas dit que ce micro-événement donne le ton de la présidence Biden quant aux sujets agricoles.

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Aux USA, les “farmers” se méfient de l’élection de Joe Biden

Le mandat de Donald Trump, marqué par la guerre commerciale avec la Chine notamment, a drastiquement fait chuter les exportations agricoles américaines (-40%) et les revenus des agriculteurs américains. Pertes compensées par de massives aides fédérales, destinées à soutenir cet important réservoir de voix républicaines. Si massives que les revenus nets des agriculteurs américains ont atteint leur maximum depuis 2013.

En outre, le candidat Trump, malgré sa défaite, a fait le plein de voix dans les zones rurales et particulièrement auprès des agriculteurs. Même si leur soutien semble s’être érodé au cours de 2020 en raison de la gestion de la pandémie de Covid 19.

Quel programme pour l’agriculture US ?

Le programme de Joe Biden touchant à l’agriculture concerne bien sûr les agriculteurs américains avant tout. Mais il donne une idée des préoccupations du candidat. Tout comme Donald Trump, il s’accorde à souligner l’importance de la gestion des risques avec le maintien des soutiens à l’assurance et accueille les biotechnologies avec bienveillance.

En revanche, il prône dans son programme de campagne la “réparation” des relations commerciales, le soutien aux revenus des “petites et moyennes” exploitations (à remettre en perspective, on est aux Etats-Unis), une politique de renforcement des communautés, des infrastructures rurales, et des circuits d’approvisionnements d’aliments frais, effectivement mal en point.

L’appui à l’installation de nouveaux agriculteurs fait aussi partie des objectifs revendiqués. Notamment avec un focus sur les minorités noires, latinos et indiennes.

Par ailleurs, Joe Biden ne réfute pas le changement climatique. Il propose de soutenir le développement de la bioéconomie, des biocarburants et des emplois ruraux associés.

Ces esquisses de positions sociales et environnementales sont encore renforcées par celles de sa vice-présidente Kamala Harris. En effet, elle a soutenu en tant que sénatrice l’Agricultural Worker Program Act. Ce dernier est destiné à légaliser le statut des travailleurs agricoles sans-papiers, tout comme le Green New Deal*.

Quelles conséquences en France de l’élection de Joe Biden ?

Et en France ? Champagne, mais restons calme. Voici ce que semblent dire Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, et Julien de Normandie, son homologue à l’Agriculture, suite à l’élection de Joe Biden.

Tout d’abord, rappelons le contexte. Jusqu’en 2019, les Etats-Unis sont le 2e partenaire commercial de la France pour les échanges de biens. Notamment avec des exports en augmentation dynamique (jusqu’à 2019) tirés par le transport et la pharmacie et les produits issus de l’industrie agroalimentaire.

Puis, badaboum. Le différend transatlantique sur les aides d’Etat à Boeing et Airbus, s’est traduit notamment par une forte taxation des vins français (mais aussi allemands et espagnols) outre-Atlantique à partir d’octobre 2019.

Pour le ministre de l’Agriculture Julien de Normandie, interrogé le 9 novembre sur Europe 1, c’est essentiellement le “climat” des négociations qui devrait s’améliorer avec l’élection de Joe Biden. Pour le reste, il ne faut “avoir aucune naïveté”.

Dans le sillage de son intervention, le commissaire européen à l’Economie, Valdis Dombrovskis, annonçait que l’UE allait imposer des sanctions douanières contre les Etats-Unis en représailles aux sanctions américaines. Tout en se disant « prêts à suspendre ou retirer nos taxes à tout moment, si les Etats-Unis suspendent ou retirent leurs taxes. »

« Keep calm and carry on* »

Pas de naïveté donc du côté européen. Même ligne du côté de Bruno Le Maire, interrogé le 4 novembre (avant les résultats définitifs) sur Radio Classique. «Les États-Unis ne sont plus un partenaire amical des Européens depuis de nombreuses années. (…) L’Europe est, pour les États-Unis, une variable d’ajustement.

Nous devons prendre conscience de ça. Et il est l’heure pour les Européens de prendre leurs responsabilités. De construire une souveraineté européenne forte et un ensemble politique économique et technologique fort.» In fine pour peser entre la Chine et les États-Unis.

Et comme si cela ne suffisait pas, Eric Maurice (fondation Schumann), interrogé par le quotidien La Croix, tempère l’enthousiasme que pourrait provoquer le départ du “brutal” négociateur Trump. “Les Etats-Unis et l’Europe sont des rivaux commerciaux et le resteront. (…) Biden sera moins hostile que Trump. Mais il ne fera pas plus de cadeaux qu’Obama!”

En effet, l’administration Obama est celle qui reste dans les mémoires comme ayant rétrogradé l’Union européenne au rang de “partenaire commercial” lambda. Et ce, après avoir été “un partenaire commercial privilégié” pendant des décennies.

En résumé: ne soyons pas naïf, mais continuons à travailler. Les exportations de produits agricoles français -via l’agroalimentaire- ont augmenté en 2019 de 12,7%. Un signal fort et positif.

Un Américain… irlandais… et un peu français

Petite anecdote pour terminer. Le champagne n’a pas seulement coulé à flot à Washington samedi 7 novembre. En Irlande, dans les comtés de Mayo et Offaly, les familles Blewitt et Finnegan ont aussi célébré comme il se doit -champagne + Guiness- la victoire de leur cousin éloigné Joe Biden.

Leur ancêtre commun, Patrick Blewitt, a quitté l’Irlande en raison de la Grande Famine il y 170 ans pour s’établir comme des millions d’autres Irlandais en Amérique.

A l’instar de nombreux autres présidents américains (les dynasties Kennedy, Bush, mais aussi Barack Obama, du côté maternel), Joe Biden a souligné à de nombreuses reprises son héritage irlandais. S’agirait-il d’un geste politique, destiné à mobiliser un important électorat américano-irlandais?

Pas seulement. Il a déclaré en 2016 qu’”être Irlandais a façonné [sa] vie.” Les Américains sont en effet très attachés à leurs racines, qui peuvent les aider, comme M. Biden, à se définir.

Et d’enfoncer le clou avec un reporter de la BBC -média britannique par essence- qui souhaitait l’interroger en début de campagne. “La BBC? Mais je suis Irlandais!” a-t-il répondu en souriant.

Intéressante boutade: rappelant l’histoire entre les deux pays. Elle éclaire la position actuelle de Joe Biden sur le Brexit, qui conditionnerait notamment un accord commercial entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis à la permanence d’une frontière dure entre l’Irlande et son voisin.

Election de Joe Biden: réparer les relations

Que cela nous apprend-il?

  • Les négociateurs européens et britanniques vont devoir se réadapter à un président -et une équipe- qui portera des points de vue commerciaux mais aussi politiques et moraux.
  • Américain, Joe Biden a aussi de fortes affinités avec un pays de l’Union européenne.
  • Il sait tenir ses positions en souriant.
  • S’il entend défendre les intérêts des Etats-Unis, il s’est aussi donné pour mission de “réparer” les relations avec les autres forces économiques mondiales, Europe inclue.

Et enfin une petite devinette: que signifie le “R” de Joe R. Biden? C’est l’abréviation de “Robinette”. Mais oui, le nouveau président des Etats-Unis serait aussi le lointain descendant de Huguenots français.

* »On reste calme et on continue », slogan d’une affiche de propagande britannique, destinée pendant la seconde guerre mondiale à redonner le moral à la population en cas d’attaque. Elle a été remise à la mode et détournée dans les années 2000.

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