Ces innovations collectives

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Visite de l’Institut des territoires coopératifs à la cuma de Condé, le 18 octobre 2018

03/06/2019 - 15:00

Un mouvement d’innovation collective est à l’œuvre en agriculture, à la croisée des personnes, des groupes et des territoires. Souvent hors des radars, les agriculteurs coopèrent localement, testent et inventent de nouvelles solutions.

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Dans le cadre de ses travaux de thèse en sociologie autour des coopérations entre agriculteurs en cuma dans la transition agroécologique, Véronique Lucas a identifié un mouvement d’innovation collective en agriculture : « De multiples pratiques de coopérations de proximité sont engagées par les agriculteurs, souvent informelles, qui dépassent le partage de matériel et le cadre de la cuma. A travers l’échange de semences et de matières ou encore l’entraide, ces coopérations multiples leur permettent d’engager des trajectoires d’évolution de pratiques relevant de l’agroécologie. »

En effet, dans un contexte d’incertitudes croissantes, s’ajuster ne suffit plus. Ces agriculteurs cherchent à gagner en marges de manœuvre en produisant autrement, à travers des pratiques qui s’appuient davantage sur les fonctionnalités agroécologiques des systèmes.

« Nous identifions un lien fort entre la capacité à coopérer et la capacité d’innovation d’un groupe », révèlent Anne et Patrick Beauvillard, qui ont fondé l’Institut des territoires coopératifs pour comprendre ce qui permet la coopération, c’est-à-dire à chacun d’être co-auteurs d’une œuvre commune. Anne et Patrick conduisent des itinérances à pied, au cours desquelles ils vont à la rencontre de collectifs pour déceler ce qui fait la coopération tout en comprenant l’implicite du territoire. Il y a en effet un lien fort entre la capacité d’innovation collective et la capacité des femmes et hommes à se saisir de la singularité de leur territoire. Mais il ne s’agit pas non plus de s’enfermer sur son territoire : « L’innovation naît toujours de croisements, de transpositions, d’échanges. Quand un collectif développe sa coopération, il s’ouvre à d’autres et peut s’inspirer sans reproduire. »

L’innovation collective est insuffisamment visible et ne va pas de soi

A travers le concept ‘‘d’agroécologie silencieuse’’, Véronique Lucas pointe que l’on manque de lunettes adaptées pour repérer cette innovation en marche chez un plus grand nombre. En effet, « ces agriculteurs avancent sans se revendiquer d’agroécologie, ou, s’ils le font, c’est plutôt a posteriori. » Pourquoi ? Tout d’abord parce que leur motivation première est avant tout de gagner en autonomie. Par ailleurs, en cuma, c’est connu, « on laisse ses opinions au vestiaire. » Ces agriculteurs ne souhaitent pas non plus faire référence à des argumentaires environnementaux, pour ne pas donner raison à la critique écologique souvent faite aux agriculteurs. Ils éprouvent également des difficultés à valoriser ce qu’ils considèrent faire évoluer de manière partielle et non aboutie. Enfin, cette agroécologie est également peu lisible, ni visible, car les instruments de statistique en agriculture ne permettent pas de repérer ces évolutions de pratiques fines sur les parcelles et territoires.

D’autre part, en cuma comme ailleurs, l’innovation collective ne va pas de soi ! Les capacités d’innovation des groupes et des personnes dépendent de la qualité et de la densité des échanges qui se nouent entre eux. « Les cuma deviennent un lieu où de nouvelles solutions se construisent collectivement, quand elles deviennent un lieu de partage des expériences de chacun, ce qui n’a rien d’évident », indique Véronique Lucas. La sociologue a repéré des configurations particulièrement propices à cette densification des liens, « quand des agriculteurs membres d’une cuma sont par ailleurs investis dans un groupe de développement, où chacun apprend à comprendre les réalités des autres. » Autre configuration propice : les chantiers collectifs intenses entre agriculteurs en cuma, qui permettent de rentrer dans une interconnaissance plus grande. Certaines cuma s’organisent également pour devenir des lieux d’échange, en initiant des rendez-vous réguliers où les membres peuvent échanger sur leurs préoccupations, puis progressivement sur leurs pratiques, afin que la cuma devienne le lieu d’émergence de projets collectifs.

Pour ouvrir et densifier les échanges en collectif, il faut oser 

Il faut oser saisir toute opportunité pour provoquer la prise de recul. C’est ce que la cuma de Condé a initié en accueillant l’Institut des territoires coopératifs en octobre 2018. En conclusion, l’un de ses membres retient : « Quand on parle de l’essentiel, on peut tout se dire. »

Il faut également oser « s’emparer du sujet, tel qu’il se présente à nous », explique Anne Beauvillard, ou encore « partir avec ceux qui manifestent une envie, ce qui peut permettre l’expression de nouveaux projets qui embarqueront ensuite l’ensemble de la cuma », complète Véronique Lucas.

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De gauche à droite, Stéphane Mainsant (Civam de l’Oasis), Patrick et Anne Beauvillard (Institut des territoires coopératifs), Luc Duthoit (cuma de Condé) et Véronique Lucas (sociologue rurale).

Le 5 février 2019 à Chalons-en-Champagne, la table ronde organisée lors de l’assemblée générale de la frcuma Grand Est a permis de croiser les regards autour de l’innovation collective en agriculture, avec notamment les contributions de Véronique Lucas, sociologue rurale, et d’Anne et Patrick Beauvillard, co-fondateurs de l’Institut des territoires coopératifs.

Par Anne-Claire Pignal
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