[Décryptage] Crise agricole : sortir du cercle vicieux

La crise ? Si la colère a explosé ces mois-ci, voilà un moment que l’agriculture française est en crise et cela s’aggrave. En 20 ans, le nombre d’exploitations a été divisée par deux et le mouvement s’accélère. Une situation d’autant plus difficile à enrayer que les causes sont multiples et s’entremêlent. «C’est pas moi, c’est lui» est devenu la ritournelle malheureuse qui enferme la crise dans un cercle vicieux. Mais tous les producteurs ne voient pas les choses de la même façon. Décryptage.

Sur le torse d'un éleveur, le désarroi d'une profession en pleine tourmente.

Montrés du doigt : les intermédiaires. Car côté prix, c’est toujours l’indignation chez les éleveurs. «Les marges que se prennent les intermédiaires entre nous et les consommateurs, c’est énorme.» Paul, producteur de lait breton, en fin de carrière, est aussi désabusé que les collègues avec lesquels il partage le repas entrecoupant une réunion de cuma. «Et comme le consommateur est largué, que plus personne ne connaît rien, ni à l’agriculture, ni à nos coûts de production, comment voulez-vous qu’il réagisse, il ignore tout des marges intermédiaires.» Remords de bonne foi : «On n’aurait pas dû s’éloigner autant des consommateurs, on s’en mord les doigts dans des crises comme aujourd’hui. On a pris un tel retard…» Au jeu de «c’est pas moi, c’est l’autre», on a du mal à distinguer qui, de la transformation ou de la grande distribution, a le plus de mal de respecter le jeu des accords. Côté GMS, les positions fluctuent selon les enseignes et on accuse les transformateurs de trainer les pieds sur les prix. Les abatteurs, eux, se défendent en opposant le coût de la main-d’œuvre élevé en France.

Montrés du doigt, aussi : les politiques et Bruxelles

Multiplication des normes qui obligent à des investissements coûteux, dérégulation des marchés dans l’UE, multiplication des accords de libre-échange et prix des matières premières en yoyo… Le monde agricole français étouffe sous le poids d’un libéralisme de plus en plus effréné. Les paysans de gauche dénoncent l’ultra-libéralisme qui mène l’Europe, le manque de soutien aux systèmes autonomes et économes. Ils revendiquent une régulation des productions à l’échelle européenne, une réorientation des aides et un soutien aux outils collectifs, ainsi qu’une stratégie de reconquête du marché intérieur. Côté majoritaire, on réclame crédits à l’exportation, relèvement des droits de douane, renforcement de l’organisation des producteurs, indication du pays d’origine des viandes, réouverture du marché du Russie… Le Foll mouille sa chemise et agace même à Bruxelles, où il se sent un peu seul. De toutes façons, les décisions sont renvoyées au prochain conseil des ministres de l’agriculture à Bruxelles, le 14 mars…

Rester à flot : pas à la portée de tout le monde

En attendant, les moins prudents, les plus dépensiers, les suréquipés, les affaiblis et les «tout-juste-bon-techniquement» risquent de mettre la clé sous la porte. «Il ne sert à rien de travailler du matin au soir comme une brute : ce n’est pas (plus) un gage de revenu», expliquait Sophie Chauvat de l’institut de l’Elevage, lors de l’assemblée générale de la frcuma Ouest, le 23 février dernier. Ce qui compte ? «Etre efficient. C’est-à-dire multi-compétent.» Et aujourd’hui, l’équation gagnante n’est plus à la portée de tout le monde. «Il faut être bon techniquement et productif à l’heure, mais ce n’est pas tout. Savoir déléguer, gérer un salarié, des associés, s’adapter à l’automatisation et à l’agriculture de précision, aux nouvelles technologies de l’information, réfléchir à sa stratégie et suivre sa gestion, gérer les aspects commerciaux…»

Sortir de sa ferme

Voilà pourquoi certains décrochent. Ça va trop vite. Pour ceux qui n’ont pas su anticiper, le casse-tête vire au cauchemar. Et le revenu s’écroule un peu plus vite. «Les collègues me disent que ceux qui sont dans des groupes, quels qu’ils soient, s’en sortent mieux que les autres.» La conseillère agricole bretonne confirme : «On a l’impression, à l’inverse, que certains ne sortent pas beaucoup de leur ferme, qu’ils n’ont pas choisi leur système mais en ont hérité, sans trop faire bouger les lignes. Alors qu’il faut sans cesse s’adapter de nos jours ! C’est une des clés pour durer.» Les responsables cuma confirment : «Se retrouver à plusieurs, ça permet d’échanger sur plein de choses, d’oser certaines pratiques nouvelles et de ne pas rester isolés.»
Cerise sur le gâteau : trouver un créneau avec forte valeur ajoutée. «Voilà pourquoi, poursuit la conseillère, certaines exploitations plus petites et sans grands investissements structurels, s’en sortent parfois aussi bien en terme de revenu que de grosses structures ayant beaucoup investi en équipements et foncier, dont ils ont du mal à s’occuper après.» De même, les productions bio ou chartées (AOP, AOC…), les circuits courts, s’en sortent mieux en ce moment. «Oui, mais on ne peut pas tous faire ça…», s’inquiète un éleveur.

Il n’empêche, des marges existent

Ne pas croire à un scénario d’effondrement généralisé. Certains s’en sortent bien, même s’ils ne le crient pas sur les toits actuellement. Au niveau des exploitations, il est toujours temps de s’interroger, se remettre en question, redéfinir une stratégie. Ne surtout pas rester inerte, isolé. Le faire en groupe : c’est beaucoup plus facile et efficace. Quant au contexte de marché, l’incapacité des acteurs à travailler ensemble est particulièrement aiguë en France. A cette échelle-là aussi, il y a une marche à monter. Sortir du «C’est pas moi, c’est lui», pour rentrer dans le cercle vertueux de la concertation. Et reconstruire.

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