Le « tout tracteur » est aujourd’hui une évidence pour l’agriculture française, loin de la tractions animale. Pourtant, la bataille était loin d’être gagnée au départ, relatent les auteurs de « Comment les machines ont pris la Terre« . La question de l’autonomie énergétique est d’actualité avec les pénuries de GNR. Mais on voit qu’elle était une préoccupation dès cette époque.
Un expert des tracteurs qui plaide pour valoriser « les forces gratuites de la Nature »
En effet, dans les années 1950, une coalition d’acteurs ruraux résiste au tracteur, transcendant les clivages gauche-droite.
Cette coalition associe éleveurs, artisans et spécialistes de la mécanisation, dont Tony Ballu est la figure majeure.
Ce dernier, notent les auteurs, a « dirigé après 1918 les « batteries de tracteurs agricoles », appelées à labourer l’arrière-front des terres reconquises.
Il dirige « dès 1925 la Station centrale d’essais de machinisme agricole », et « plaide pour un machinisme agricole économe, valorisant prioritairement les travail des ‘forces gratuites de la nature' ».
Défense de l’association entre animaux et moteurs
Cette coalition défend une traction mixte, où le cheval gère les travaux légers et réguliers, tandis que le tracteur sert d’appoint pour les tâches lourdes.
Une énergie animale polyvalente, puisque les moteurs à « manèges », continuent de faire tourner les batteuses, les scies et les pompes dans de nombreuses fermes, particulièrement dans l’Ouest breton. Jugée « arriérée », elle permet malgré tout d’assurer l’indépendance de la ferme en préservant les sols grâce au fumier et en protégeant des pénuries de carburant.
Et effectivement, pendant la Seconde Guerre mondiale, les agriculteurs ont dû remettre en service ces manèges face aux pénuries de carburant.
Cependant, après le coup de barre à gauche du gouvernement dans le sillage de la Libération, une alliance plus conservatrice se construit autour du tracteur. Elle réunit l’État, l’allié américain via le plan Marshall, et l’industrie pétrolière, désireuse d’écouler ses sous-produits de raffinage.
Suréquipement… animal?
L’expertise officielle « machinisme » retourne habilement la notion de suréquipement. La ruine ne viendrait pas du tracteur. Mais d’un « mésusage » de celui-ci par les agriculteurs. Et surtout du maintien des animaux, carrément décrits comme des « parasites de l’exploitation ».
La transition pétrolière musclée qui accompagnerera le développement de l’usage des tracteurs condamnera de nombreuses petites exploitations.
A l’image de ce qu’imaginaient les « modernistes » comme René Dumont, « pour entrer dans une agriculture performante sur un marché devenu international, » résument Céline Pessis, Quentin Thubières et Christophe Bonneuil.
Les questions que l’on se posait déjà
- l’adéquation entre puissance nécessaire au travail et celle du système de traction
- la dépendance énergétique/économique aux pays producteurs de pétrole
- le lien entre agressivité du travail et fertilité des sols
[L’avis de Frédéric Vigier] « Les enjeux: la taille et le moindre recours aux énergies fossiles »
Frédéric Vigier a été conseiller machinisme dans le réseau cuma, puis ingénieur Cemagref, Irstea, Inrae. Pour lui, « la question à se poser est plutôt liée à la taille des automoteurs agricoles. Et face à la traction animale, l’accroissement des consommations d’énergies fossiles tant directe qu’indirecte induites par la mécanisation/motorisation de l’agriculture reste un vrai problème. »
« L’enjeu actuel? La mécanisation d’aujourd’hui, tirée par les équipements de puissance toujours plus importante. Et combinant diverses fonctions de type « machine intégrale ». Ensuite, une mécanisation moins consommatrice d’énergie fossile et plus adaptée aux spécificités de chaque exploitation agricole. Plusieurs pistes. Comme la migration vers le tout électrique avec des structures mobiles de type pivot ou rampe frontale. Et un découplage des fonctions réalisées par les automoteurs actuels. Avec une répartition et gestion dans l’espace et dans le temps des puissances nécessaires. »
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